Un Jour dans l'Histoire

Léon Spilliaert était-il un visionnaire ?


En 1909, le peintre belge Léon Spilliaert écrivait : "Jusqu’à présent ma vie s’est passée, seule et triste, avec un immense froid autour de moi." Mais qui était Léon Spilliaert dont le tragique, parfois, émane des toiles ? L’ami d’Emile Verhaeren, proche du milieu symboliste, le mélancolique que l’on apparente à l’américain Edward Hopper ? Plongeons dans son univers clair-obscur en compagnie d’Anne Hustache, historienne de l’art.

Léon Spilliaert naît à Ostende le 28 juillet 1881 et c’est à Bruxelles qu’il s’éteindra, le 23 novembre 1946. Il grandit dans un milieu prospère, son papa est parfumeur de la cour. Toute une aristocratie se mêle sur le port et les plages d’Ostende, la ville où Léopold II passe ses étés.


Une enfance mélancolique

Léon est l’aîné d’une famille de 7 enfants, dont deux mourront en bas âge. La mère est très catholique, obstinée, orgueilleuse, respectueuse des conventions, ce qui donne un côté sérieux et austère à la famille. L’enfant est très mélancolique, introverti.

Elève intelligent, il est toutefois peu ardent aux études. Il préfère lire, en français, des ouvrages de philosophes, dont Nietzsche. Il dessine déjà sur ses cahiers, mais c’est vers 18 ans qu’il décide d’en faire sa carrière. Il s’enfuit cependant de l’académie de Bruges, trop axée sur la culture antique et classique. Il veut travailler d’après la nature, pour atteindre une certaine spiritualité. Ce qui l’intéresse, c’est une recherche sur la vie, sur la destinée de l’homme, sur la souffrance, sur la place de l’âme.

Spilliaert est assez torturé et toujours très malade. Il souffre d’ulcères sévères à l’estomac, il est parfois très longtemps alité, et ses insomnies le mènent, la nuit, dans les rues sombres d’Ostende et sur la digue.

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© Léon Spilliaert/Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Vers le symbolisme

Lecteur passionné, Léon Spilliaert visite les cabinets littéraires. Il va être engagé par l’éditeur Edmond Deman pour illustrer des éditions luxueuses, en particulier des textes des symbolistes belges Maeterlinck et Verhaeren. Il découvre aussi le catalogue des oeuvres d’Odilon Redon et il est très marqué par ce symbolisme. Il ne tient pas à faire partie d’un groupe, mais il développe des amitiés intenses avec ces artistes. Il voue également une grande admiration à l’Ostendais James Ensor, admiration qui n’est toutefois pas réciproque.

Ses toiles n’ont malheureusement pas de succès. Il part à Paris en 1904, où il rejoint Verhaeren, qui le soutient et le met en rapport avec un galeriste ; il expose en compagnie de Picasso. Ostende restera cependant toujours sa ville d’accroche, le lieu où se construit l’essentiel de son travail.
 

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© Léon Spilliaert/Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Une oeuvre au noir

Les thématiques de Spilliaert restent Ostende, les intérieurs de maison, les flacons de parfum de son père, dont il tire une vie mystérieuse et intense. On peut parler d’une 'oeuvre au noir'. Il peint aussi beaucoup de figures seules, d’abord mythologiques, puis féminines.

Influencé par les Nabis, il cerne la forme, privilégie les lignes courbes, les perspectives plongeantes, inhabituelles. Dans ses vues d’Ostende, il simplifie le trait : une ligne de digue, avec quelques lumières qui donnent des intensités atmosphériques à tout ce noir, dans une ambiance irréelle.

"Spilliaert est vraiment un alchimiste. […] Il prend la douleur, la souffrance, la noirceur, la sombreur, et il en fait de la beauté, il en fait du sublime", dit Eva Bester, auteure de l’ouvrage Léon Spilliaert.

 

"Une évolution en fonction de sa propre humeur"

Henri Vandeputte, le directeur du Kursaal, mécène et écrivain, va l’exposer et le défendre. Car Spilliaert est toujours un peu en retrait, il refuse d’adhérer à un groupe, il ne veut pas se vendre. A partir de 1911, grâce à l’écrivain Franz Hellens, son oeuvre sera mise en avant dans des publications.

En 1912, Léon expose plusieurs paysages et intérieurs. Il est enfin reconnu, ce qui l’amène à un certain apaisement. D’autant plus qu’il rencontre Rachel Vergison, qui le sort de son célibat en 1916 et dont il aura une fille, Madeleine.

Il abandonne alors ses humeurs sombres, ses angoisses existentielles, ses personnages chancelants, et il va introduire la couleur. La famille s’installe à Bruxelles, dont les paysages verts vont l’inspirer. Il va développer un travail très original sur les arbres. Ses grandes vues colorées confinent à l’abstraction.

"On voit que Spilliaert évolue, non pas en fonction des courants rencontrés, mais de sa propre humeur", souligne Anne Hustache.


Les héritiers de Spilliaert

L’oeuvre de Spilliaert appartient-elle au symbolisme tardif ou est-elle celle d’un visionnaire ? Pour Anne Hustache, dans la première partie de son oeuvre, il appartient à un symbolisme épuré.

Mais ses autoportraits, souvent terribles, sont clairement pré-expressionnistes : ils mettent en valeur des éléments, des contrastes, des ombres, qui expriment des sentiments.

Spilliaert nourrira même le surréalisme, en particulier avec un tableau de 1920, montrant une maison baignée d’un effet lumineux étrange.

Il influencera aussi le cinéma, dont Hitchcock, David Lynch, et la peinture avec Luc Tuymans, Jan Favre. Mais il connaît encore un manque de reconnaissance internationale, que l’exposition récente au Musée d’Orsay à Paris a heureusement compensé.
 

Ecoutez ici l’entretien intégral avec Anne Hustache


>> Pour aller plus loin

3 livres récents mettent en avant la recherche de l’atmosphère et de l’émotion chez Spilliaert.

Le mystère Spilliaert, par Kate Milie.

Être moi toujours plus fort, par Stéphane Lambert.

Léon Spilliaert, par Eva Bester.


>> Ecoutez Les halos de Léon, une série de mini-fictions inspirées des oeuvres de Léon Spilliaert, par Layla Nabulsi et Gregor Beck >>

>> Découvrez l’exposition Spilliaert au Musée d’Orsay, vue par Fabrice Kada >>

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