Un Jour dans l'Histoire

L'école, facteur d'émancipation pour les jeunes filles au 20e siècle

Laura Di Spurio, pour son livre " Du côté des jeunes filles – Discours, (contre)-modèles et histoires de l’adolescence féminine " (Ed de l'ULB)
Laura Di Spurio, pour son livre " Du côté des jeunes filles – Discours, (contre)-modèles et histoires de l’adolescence féminine " (Ed de l'ULB) - © RTBF

Quelle a été la place de l’adolescence féminine au cours du 20e siècle ? Comment a-t-on considéré les 'jeunes filles' ? Quels sont les discours, les modèles et les contre-modèles ? Explications avec Laura Di Spurio, Docteure en histoire de l’Université libre de Bruxelles, Postdoctorante à l’Université d’Oxford.

Laura Di Spurio publie Du côté des jeunes filles – Discours, (contre)-modèles et histoires de l’adolescence féminine (Ed de l’ULB, coll. Genres et Sexualité). Elle s’est intéressée à la société belge dans la période 1919-1965, dans une Belgique très fracturée, caractérisée par des inégalités sociales très fortes et un manque de communication entre les classes sociales, entre les catholiques et les libéraux.

La définition de l’adolescence est mouvante. Elle désigne la transformation physique et psychique qui se produit entre l’enfance et l’âge adulte.

Au 20e siècle, l’adolescence est aussi devenue un statut social, dans le sens où elle a été associée à l’école, à l’institution. Elle se définit alors comme une autonomie sous surveillance : on n’est plus un enfant, mais on n’est pas non plus un adulte, une surveillance et une éducation particulière sont donc nécessaires pour les adolescents.


La Belgique, modèle dans la protection de l’enfance

Dans les années 60, 50% des jeunes filles de 14 à 16 ans travaillent encore : la prolongation spontanée de la scolarité n’a pas eu lieu pour tout le monde, et notamment pas pour les filles des classes ouvrières !

Pourtant la Belgique est un pays modèle dans la 'protection de l’enfance', l’ancêtre de la 'protection de la jeunesse'. En 1912, la loi sur la protection de l’enfance, la loi Carton de Wiart, sort l’enfant du domaine pénal : il ne sera plus soumis à des peines, mais à des mesures, principalement d’enfermement.

La Belgique se distingue aussi par la mise en place, dans ces institutions d’enfermement, d’un arsenal médico-pédagogique et d’un système d’observation du délinquant. La délinquance est donc très vite médicalisée chez nous.
 

L’adolescente non reconnue

A l’aube de la Première Guerre Mondiale, l’adolescente est encore mal connue. Les jeunes filles ne sont pas considérées comme des adolescentes, ni comme des révoltées, mais avant tout comme des femmes.

C’est un âge de classe. Seuls les garçons sont des adolescents, en particulier ceux des classes moyennes, de la petite et de la haute bourgeoisie, qui fréquentent les établissements d’enseignement secondaire.
 

L’émancipation par l’école

"L’école est un lieu à la fois de surveillance des enfants, de démocratisation, de reproduction sociale et/ou d’émancipation pour les filles", écrit Laura Di Spurio.

Il faut attendre la fin de la première guerre mondiale pour que les sciences de l’éducation s’institutionnalisent au sein des universités belges, au moment où l’obligation scolaire votée en 1914 devient vraiment effective.

Dans l’entre-deux-guerres, on note une fréquentation accrue de l’école par les jeunes filles, mais cela concerne surtout les filles des classes moyennes, de la petite bourgeoisie, qui y vont pour se former et pour travailler. Les filles de la haute bourgeoisie la fréquentent, pour leur part, uniquement pour se cultiver, et pas avec l’idée de travailler ensuite.

"L’acquisition d’un jugement sain doit mettre l’adolescente à l’abri des dangers de l’intuition et de l’imagination, dangers d’autant plus réels que la nature émotive de la femme l’expose, d’une part à des évasions romanesques, d’autre part à un conformisme tel qu’il admettrait volontiers, comme une norme de conduite pratique, 'ce qui se fait' au lieu de 'ce qui doit se faire'", disait, dans les années 30, Marie Haps, fondatrice et directrice de l’École supérieure de jeunes filles, à Bruxelles, une école placée sous le haut patronage de l’Université de Louvain.

Il y a parfois un gouffre entre cette instruction libérale que les jeunes filles reçoivent et la place qu’elles occupent réellement dans la société, entre ce que l’on dit d’elles et ce qu’elles sont réellement.

"Dès qu’elles s’émancipent, on les renvoie à leur féminité. Leur émancipation est toujours ridiculisée, comme si c’était juste pour suivre la mode, on ne les prend pas au sérieux", observe Laura Di Spurio.

Dans l’entre-deux-guerres, les loisirs – le cinéma, les salles de danse – sont considérés comme une ruine morale pour la société. La garçonne, ou la fille garçonnière, est la fille qui adopte des comportements de garçons et prend des grands airs. "Elle est la première ennemie de sa propre émancipation", dira Marie Haps.


La mixité en débat

La coéducation des filles et des garçons était admise à l’école primaire dès le 19e siècle, mais c’est seulement à partir de 1925 que les filles sont autorisées à fréquenter les cours dans les athénées avec les garçons. Ils ne peuvent toutefois pas se retrouver en cours de récréation.

La mixité fait débat entre les catholiques d’un côté, les libéraux et les socialistes de l’autre. Les catholiques imposent leur vision, mais on observe de plus en plus, dans les grands schémas pédagogiques, l’idée que l’école doit être à l’image de la vie, c’est-à-dire mixte, et qu’il est naturel que les garçons et les filles se fréquentent à l’école, pour désexualiser les rencontres. Sauf qu’il y aura toujours cette peur de voir les garçons se féminiser et les filles se masculiniser… Quand on parle d’adolescence, on parle forcément toujours de sexualité.
 

C’est par une culture générale non utilitaire, et non par une culture spécialisée à finalité professionnelle, que l’on aide la jeune fille à devenir la compagne intelligente de l’homme et le guide éclairé des enfants, des fils surtout, auxquels reviendra plus tard l’exercice du pouvoir dans la société

disait encore Marie Haps.

Au début des années 30, les jeunes filles souffrent de surmenage scolaire en raison des cours supplémentaires qu’elles ont par rapport aux garçons, des cours ménagers destinés à leur apprendre à être des femmes accomplies.

L’absentéisme dans les écoles touche principalement les filles des milieux populaires, qui restent à la maison pour remplacer au ménage la mère qui travaille. Beaucoup n’aiment de toute façon pas l’école, en particulier le fameux 4e degré, ce cours de perfectionnement à tendance professionnelle qui est institué en 1922, pour les 12 à 14 ans, et qui, pour les filles, consiste surtout en un enseignement ménager.


Les dangers du salariat

Le salariat des jeunes filles est vu comme un facteur de démoralisation, d’émancipation. L’usine en particulier a très mauvaise réputation. Les filles d’usine sont très sévèrement jugées, on les dit négligées, bruyantes, faciles, précoces, sorteuses… On estime qu’elles ont trop de liberté, vivent une vie dissolue. Beaucoup subissent du harcèlement au travail, on cherche à les sortir du salariat et à les protéger par l’école.

Dans la campagne, le regard sur l’adolescente est différent. Il y a celle qui aide à la maison, celle qui va travailler dans les usines ou dans les bureaux, celle qui va à l’école. "On voit que ce n’est qu’à travers l’école qu’elles gagnent leur émancipation et peuvent profiter de leur adolescence", note Laura Di Spurio.


La démocratisation de la famille

La situation des jeunes filles connaît une lente évolution tout au long des années 50 et 60.

La famille est mise en question dans les années 60 : c’est l’absence de contact réel, plus que les désaccords, qui poserait problème entre parents et adolescents. Les discours des psychologues culpabilisent les parents, il est mal vu d’être trop autoritaire, mais également d’être trop laxiste. Après la seconde guerre mondiale, les parents de tous milieux vont devenir de plus en plus laxistes, laisser un peu plus de liberté à leurs enfants, les psychologues vont concevoir de nouvelles règles pour une 'autonomie sous surveillance'.

La démocratisation de la famille va permettre aux jeunes filles de s’émanciper. Les mères de famille vont laisser leurs filles vivre davantage leur vie.

Mai 68 ne constituera pas une révolution pour les adolescentes. C’est le féminisme, issu des déçues de 68, qui va enfin faire bouger les choses.

"Ce qui caractérise l’adolescente, c’est le rêve, c’est la rêverie, sur le modèle d’Emma Bovary. Il est difficile pour les théoriciens d’ancrer la féminité dans le social, d’ancrer les femmes dans la réalité, c’est comme si elles vivaient dans une bulle à l’écart du monde", souligne Laura Di Spurio.

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