Un Jour dans l'Histoire

Freud : la déconstruction d’un mythe


Depuis une cinquantaine d’années, depuis la publication régulière des Archives Sigmund Freud, la théorie et la pratique freudiennes sont remises en question. Nombreux sont ceux qui pointent les généralisations, les erreurs et même les mensonges du thérapeute et de certains de ses disciples comme le français Jacques Lacan. La psychanalyse est-elle une mystification ? Faut-il la rejeter en bloc ?

Explications avec Jacques Van Rillaer, professeur de psychologie à l’UCLouvain et à l’Université Saint-Louis, à Bruxelles. Il est l’auteur de Freud et Lacan, des charlatans ?, aux éditions Mardaga.

Jacques Van Rillaer a pratiqué la psychanalyse pendant une dizaine d’années, il a participé au Livre noir de la Psychanalyse. Il explique son revirement par l’influence de ses collègues hollandais qui avaient abandonné la psychanalyse, par la lecture du livre critique du psychiatre Henri Ellenberger, par sa grande déception quant au pouvoir thérapeutique de cette pratique : "J’ai quand même vu de grands noms de la psychanalyse agoraphobes, alcooliques, violents."


La méthode freudienne

Sigmund Freud a lui-même déclaré en 1896 que la psychanalyse avait été inventée par le médecin autrichien Josef Breuer, mais qu’il en était lui-même le créateur pour avoir transformé cette méthode en la débarrassant de l’hypnose et en y introduisant l’association libre.

Il a mis au point sa méthode, qu’on peut déjà trouver dans une certaine mesure chez le français Janet, en écoutant sa première patiente, la très riche baronne Anna von Lieben, qui avait très envie de parler. Freud s’est rendu compte que le fait de s’exprimer sans rien dissimuler permettait, par des associations libres, de retrouver des souvenirs d’enfance, des traumatismes cachés, responsables pour lui de toutes les psychopathologies.

Freud va tout faire pour s’approprier la psychanalyse, affirmant en 1914 être le seul à savoir vraiment de quoi il s’agit. Au début de son oeuvre, il cite Janet, Benedikt, Von Hartmann et d’autres auteurs dont il reprend les idées, puis par la suite, il aura le sentiment qu’il est un génie et ira jusqu’à se comparer à Darwin et Copernic.


Les divergences

Ce qui va faire vaciller la statue de Freud, c’est surtout les écrits d’un psychiatre historien, Henri Ellenberger, qui va montrer que la recherche sur les processus inconscients et les procédures psychothérapeutiques est très ancienne et remonte à l’Antiquité. Au 19e siècle déjà, il y a eu un véritable boom de la psychothérapie, le terme inconscient a été très souvent utilisé.

Ses publications sont relativement bien reçues dans un premier temps, il reçoit un poste d’enseignement à l’Université de Vienne en 1902. Il organise des réunions chez lui, avec des confrères médecins. Assez rapidement, les interprétations vont diverger. Freud, de façon compulsive, ramène toujours tout à la sexualité. Il associe par exemple l’angoisse de la mort à la peur de la castration, la neurasthénie à un problème de masturbation,…

Ses collègues au contraire prennent aussi en compte l’angoisse de la mort, la volonté de puissance, la jalousie… Freud va se disputer avec ses principaux disciples, avec Alfred Adler en 1911, avec Wilhelm Stekel en 1912, avec Carl Jung aussi, à propos du fameux complexe d’Oedipe.


Le complexe d’Oedipe

Selon Freud, le complexe d’Oedipe est le désir de posséder corporellement sa mère et de se débarrasser de son père. Il faut savoir qu’il ne l’a pas découvert en écoutant ses patients, mais à partir de son expérience personnelle.

Il écrit à son ami médecin Wilhelm Fliess qu’il croit se souvenir qu’à l’âge de 2 ans et demi, "J’ai dû voir ma mère nue et j’ai dû sans doute en être excité. Je suis convaincu d’avoir eu un désir sexuel pour ma mère." Par ailleurs, il s’entend assez mal avec son père, c’est sans doute lui le gêneur. Pour lui, c’est probablement ce qui explique aussi le succès de la pièce de Sophocle 'Oedipe Roi'.

Ce sont les deux faits qui pour lui sont au départ du complexe d’Oedipe : un désir sexuel pour la mère et une envie de tuer le père. Par la suite, il expliquera absolument tous les cas par ce complexe d’Oedipe qui devient central, généralisé à outrance, explique Jacques Van Rillaer.

Il n’y a aucun fait imaginable qui puisse remettre en question la théorie freudienne. Nous sommes dans l’irréfutabilité totale, comme dans une religion d’ailleurs.

En 1985, le psychanalyste Jeffrey Masson, admirateur de Freud, va traduire de manière intégrale les lettres de Freud à Wilhelm Fliess, ce qui va être catastrophique pour la réputation de Freud. Il révèle des choses étonnantes et très gênantes, qui avaient été expurgées de la version précédente, en 1950. On y apprend que Freud prenait de la cocaïne, qu’il basait ses histoires de cas sur ses théories et pas l’inverse, qu’il allait jusqu’à inventer des cas et des guérisons. Y compris le fameux cas d’Anna O. qui a été un échec complet. "C’est une mystification incroyable", affirme Jacques Van Rillaer.


La position dominante de l’analyste

Pour Freud, savoir, c’est pouvoir. La notion de pouvoir est très importante pour lui : la psychanalyse a toujours le dernier mot. Si le patient conteste, l’analyste lui dit qu’il résiste ou garde un silence fermé. Il ne réagit que quand le patient raconte des choses qui vont dans le sens de sa théorie.

On sait désormais que Freud a obtenu très peu de résultats au final, son pouvoir thérapeutique était très faible. Les cas neurologiques qui lui ont été envoyés ont toujours été compris par lui comme de l’hystérie de conversion, même quand il s’agissait de syndrome de Ménière ou d’obsessions. Il a rendu hystériques de nombreux patients et il y a eu pas mal de suicides parmi ces gens qui étaient complètement désorientés, explique Jacques Van Rillaer.
 

L’analyse didactique

En 1902, lorsque Freud réunit chez lui des médecins et des intellectuels, et que des tensions apparaissent, Jung va proposer d’utiliser l’analyse didactique pour réduire ces conflits d’interprétation. Ils vont donc tous aller se psychanalyser les uns les autres dans une clinique réputée de Zurich. Ce seront les psychanalyses didactiques. Freud s’y refusera, affirmant qu’il a déjà fait son autoanalyse et qu’il n’en a pas besoin. Dans une de ses lettres à Fliess pourtant, il avouera qu’il est impossible de s’autoanalyser et d’interpréter ses propres rêves.

Freud et Jung vont se disputer, se traitant mutuellement de névrosés. Freud à partir des années 1910, ne fera plus que des analyses didactiques, ce qui est un job facile, avec des gens 'normaux', et qui rapporte gros. Il écrit d’ailleurs : "Je ne travaille plus qu’avec des didactiques et je ne travaille plus que pour le dollar."


La technique de Freud

Sa technique est très simple : il suffit de demander au patient de dire tout ce qui lui passe par la tête. Les techniques d’interprétation se basent fondamentalement sur trois choses :

  • la référence à des faits du passé : un conflit avec votre femme s’explique par un problème avec votre mère.
  • l’interprétation symbolique : si vous rêvez d’un serpent, c’est que vous pensez au pénis.
  • l’interprétation par mot-pont : on joue avec les mots, les découpe, les interprète. "Ne me prenez pas au mot" deviendra 'homo', 'homosexuel'…

Le succès de la psychanalyse tient notamment au fait que nous avons tous l’impression qu’il y a des processus inconscients, ce que l’on sait depuis des siècles, mais aussi à la facilité d’interprétation ; on peut facilement y appliquer une grille, par exemple pour les lapsus. Pour lui, les lapsus sont toujours l’expression d’un refoulement, ce qui, selon Jacques Van Rillaer, est totalement tiré par les cheveux !

Au fil des années, Freud semble de plus en plus déprimé, pessimiste, d’une part parce qu’il consomme de la cocaïne, mais aussi pour diverses raisons tangibles : il perd une fille, un petit-fils, il y a la guerre, il fume beaucoup et développe un cancer de la bouche à partir de 1920. "Ce qui montre bien les limites de la psychanalyse en cas d’addictions fortes", constate Jacques Van Rillaer.

Jacques Van Rillaer nous parle aussi de Lacan
et du succès de la psychanalyse en France,
écoutez-le dans la suite de l’entretien

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