Un Jour dans l'Histoire

Frankenstein : Connaissez-vous sa véritable histoire ?

On croit souvent que le nom de Frankenstein fait référence à une créature hideuse, fruit de l’imagination d’un savant fou. Alors qu’il est en fait, le nom que la romancière Mary Shelley a créé pour son héros, jeune docteur avide de sciences et de découvertes qui, pour son plus grand malheur, créera la vie. Lui, défiant Dieu, elle défiant le monde littéraire de son époque, voici comment Mary Shelley créa Frankenstein.

Frankenstein ou le Prométhée moderne est publié pour la première fois en Angleterre le 1er janvier 1818, anonymement.

Son auteure, Mary Shelley, née Mary Wollstonecraft Godwin n’est alors âgée que de 20 ans et fait face à la difficulté pour une femme de se faire publier en ce début de XIXème siècle ; surtout lorsque cette femme propose un roman d’épouvante.

 

Une famille engagée et littéraire

Mary est la fille du philosophe et écrivain William Godwin, précurseur notamment de la pensée anarchiste, auteur des Aventures de Caleb Williams, roman à thèse. Sa mère, Mary Wollstonecraft, était une des pionnières du féminisme anglais. Elle mourut des suites de l’accouchement de Mary, après avoir passé sa vie à dénoncer la tragédie de la condition féminine.

Mary est donc une jeune fille anglaise lettrée, qui s’abreuve des écrits et discussions qu’elle peut entendre dans le cercle d’amis de son père. Lorsqu’elle y rencontre le poète Percy Shelley en 1814, celui-ci est marié à une autre femme et ne jouit pas encore d’une renommée littéraire comme son ami Lord Byron, poète fantasque, figure de proue du romantisme britannique.

 

L’été des scandales et de la création

En juin 1816, pour fuir les odeurs de scandales qui entourent le couple illégitime, Percy Shelley décide d’enlever la consentante Mary Godwin pour passer l’été au bord du lac Léman dans la villa de Lord Byron. Mary emporte avec elle sa belle-sœur, Claire Clairmont, maîtresse de Byron, et sur place, ils y retrouvent John Polidori, écrivain et médecin du poète fantasque.

Lord Byron est lui aussi en Suisse pour fuir des scandales, d’inceste et de bisexualité non dissimulée.

C’est lors d’une soirée particulièrement lugubre, où l’orage fait rage et l’ennui de la petite troupe est total, que Lord Byron lance une idée de jeu : une joute littéraire fantastique sur base de leurs lectures collectives d’histoires de fantômes, très à la mode à l’époque, qui ont jusqu’ici animées leur séjour.

Mary est tout d’abord mortifiée parce qu’elle ne trouve pas de sujet à son histoire et se trouve désavantagée face à des hommes de lettres tels que Byron et Shelley. Le jeu courra sur plusieurs jours.

Dans une troisième édition de Frankenstein en 1831, Mary Shelley raconte le rêve qu’elle fit un soir à la villa et qui lui permit de trouver son sujet :

Je vis l’étudiant blême des arts impies s’agenouiller à côté de la chose qu’il avait créée. Je vis le fantasme hideux d’un homme se lever, puis, par le travail de quelque machine puissante, montrer des signes de vie, et bouger en un mouvement malaisé et à moitié vivant.

L’ambiance autour du Lac Léman est propice à la gestation de cette œuvre que certains qualifient de précurseur à la science-fiction.

1816 est connue comme l’année sans été. L’année précédente, un volcan indonésien est entré en violente éruption. La forte production de cendres dérégla le climat pendant plusieurs années, provoquant un refroidissement climatique.

Le mois de juin 1816 est donc froid, gris, pluvieux, morose à souhait. Ce qui donne un parfait cadre à l’histoire mais aussi à sa création, encourageant Mary à rester à l’intérieur pour continuer à rédiger ce qui deviendra un roman, grâce à l’insistance de son futur mari Percy.

De cette joute littéraire naîtra également la nouvelle The Vampyre de John Polidori, premier écrit sur le thème du vampirisme.

 

Un livre ancré dans son époque

Outre la mode des histoires à faire peur qui traverse l’Europe, les sciences et le questionnement de la foi font fureur dans les cercles intellectuels.

Dans le romain, le jeune Victor Frankenstein réussit à donner la vie par un assemblage de différents morceaux de cadavres et une forte décharge électrique. L’idée d’assemblage de plusieurs parties pour former un homme, tel un automate, vient de l’esprit des Lumières nous apprend Myriam Campinaire, invitée d’" Un jour dans l’histoire ".

L’utilisation de l’électricité pour générer le mouvement, et donc la vie dans le roman, trouve sa source dans des travaux réalisés par le scientifique italien Galvani. Il avait démontré l’importance de l’électricité dans l’activation des muscles via le système nerveux à l’aide d’expériences sur des cuisses de grenouilles disséquées qu’il faisait se contracter grâce au courant électrique.

 

La mythologie pour penser l’humanité

La deuxième partie du titre de l’œuvre, le Prométhée moderne, démontre que Mary Shelley, comme beaucoup de ses contemporains, s’inspire de ce mythe pour questionner la condition humaine.

Chez les Grecs, Prométhée est celui qui a défié Zeus, le roi des dieux, en le bernant au profit des hommes.

Zeus avait décidé de rabaisser les hommes en leur laissant les restes d’un bœuf sacrifié alors que les dieux, eux, auraient droit à la bonne viande. Prométhée, en charge de la coupe de l’animal, présente à Zeus un tas d’os entouré d’une belle couche de graisse appétissante et réserve la bonne chair dissimulée sous une couche de peau visqueuse aux hommes. Zeus, découvrant la supercherie, se venge en privant les hommes du feu.

Prométhée défiera à nouveau Zeus en lui dérobant le feu pour l’offrir aux hommes. Ce qui lui vaudra d’être enchaîné sur le mont Caucase pour l’éternité. Son foie dévoré jour après jour par un aigle, son foie repoussant après chaque attaque de l’animal.

Chez les romains, le mythe de Prométhée est différent. C’est carrément lui qui a façonné le premier homme à partir d’eau et de glaise. C’est aussi lui qui, contrairement aux animaux, donne à l’homme un visage tourné vers le haut pour pouvoir lever les yeux vers les astres, comme le raconte Ovide dans ses Métamorphoses.

Prométhée incarne donc à la fois le créateur et le symbole de la révolte contre Dieu. L’athéisme faisait partie de nombreuses théories à l’époque, dont celles du père de Mary Shelley. Les intellectuels se tournaient de plus en plus vers les sciences pour expliquer la nature, leur existence même.

Ce qui a sans doute motivé l’imagination de la jeune Mary Shelley pour écrire un roman, certes parfaitement ancré dans son époque, mais aussi un récit intemporel sur la nature profonde de l’homme. En découleront maintes représentations cinématographiques et théâtrales dont les images sont entrées dans l’imaginaire collectif.

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L’acteur anglais Boris Karloff en monstre de Frankenstein dans les années 30 © 2009 Getty Images
Le monstre attend son réveil dans l’adaptation cinématographique de Kenneth Branagh en 1994 © 2012 Getty Images