Un Jour dans l'Histoire

[Expo] Masculinities - "Le costume que l’homme adopte est le symbole de la réussite sociale par le travail"

Tout comme la féminité, la masculinité n’est pas figée et le rôle attendu des sexes dans la société évolue en permanence. Les stéréotypes de genre s’expriment notamment à travers la mode qui est l’un des plus puissants outils de contestation des normes établies. En Belgique, les créateurs de mode masculine comptent parmi les plus influents au monde. Masculinities, la nouvelle exposition du Musée Mode et Dentelle, à Bruxelles, nous fait découvrir les codes de la masculinité et son évolution.

Avec Laurent Denis, commissaire de l’expo Masculinities, regards sur les masculinités, depuis la 'Grande Renonciation Masculine' de la fin du 18e siècle à la mode non genrée de 2020, en passant par le costume-cravate. On dit bien 'les masculinités', car à travers la centaine de silhouettes exposées, se pose en filigrane une question plutôt contemporaine : qu’est-ce qu’un homme ? Tant il est vrai que le rôle de l’homme dans la société a évolué, qu’il est souvent contesté. Ici, c’est l’identité de genre qu’on va questionner à travers la mode.


Le costume, symbole de la réussite sociale par le travail

La mode masculine a connu une évolution spectaculaire à la fin du 18e siècle et détermine encore d’une certaine façon la mode masculine aujourd’hui. Avant la fin du 18e siècle, le vestiaire masculin est aussi orné que celui de la femme : taille ajustée, broderies, soieries, sequins, strass, dentelles…
Fin du 18e siècle, une grande révolution bouleverse la garde-robe masculine, qu’on appellera 'la Grande Renonciation Masculine'. L’homme renonce aux somptueuses parures, pour adopter un vestiaire beaucoup plus sobre.

Pourquoi ? Les riches vêtements étaient le symbole de l’aristocratie, de l’oisiveté. Le changement est dû au bouleversement social qui suit la révolution française et la révolution industrielle. La bourgeoisie prend le dessus et les valeurs dominantes deviennent celles du travail ; le costume que l’homme adopte est le symbole de la réussite sociale par le travail.

L’homme charge sa femme, par sa tenue et ses ornements, de manifester sa richesse. C’est ainsi que la femme est stéréotypée également, on l’exclut des valeurs du travail – la raison, le travail, l’efficacité - et on la délègue à d’autres rôles dans la société.

Le costume cravate témoigne de la valeur travail, incarne les codes de la respectabilité masculine, avec les notions de pouvoir et de réussite sociale. Une sobriété revendiquée, qui laisse très peu de place pour la coquetterie. Les accessoires, peu nombreux, incarnent ce rapport au pouvoir et à la réussite : la canne, le haut-de-forme puis le chapeau melon, les boutons de manchette, la montre gousset…

 

Contestation et remise en question

Les créateurs des années 90 et 2000 vont exploiter ces aspects, en termes de recherche mais aussi de contestation. Ils vont exploiter le mythe du héros, de l’homme libre, l’aventurier intrépide, le rebelle, le marin, le bad boy, des clichés qui restent des sources de fantasme via lesquelles l’homme se libère de toute obligation sociale et incarne d’autres valeurs.

Masculinities présente par exemple une silhouette de la collection mythique de la britannique Vivien Westwood qui a contribué, avec Malcolm McLaren, à lancer le mouvement punk dans la mode, fin des années 70, début des années 80, amenant le néo-romantisme et une autre nuance des masculinités.

Au même moment, les femmes se sont emparées du costume, adoptant d’abord le tailleur-pantalon, puis d’autres pièces de la garde-robe masculine. Elles revendiquent une place supérieure dans la société, une place de décision, de pouvoir.


L’interdit de la jupe

Une typologie de vêtement qui reste traditionnellement en dehors de la masculinité, dans nos sociétés occidentales, c’est la jupe et la robe, ces vêtements 'non bifides', qui ne se séparent pas sous la taille.

Hommes et jupes, c’est pourtant une association qui a une très longue histoire. Dans la plupart des périodes de l’Histoire et des régions du monde, l’homme a porté et continue à porter des jupes et des robes : de la toge romaine à la houppelande médiévale, en passant par la djellaba nord-africaine et le sarong asiatique.

Mais dans nos sociétés occidentales, à part quelques usages très codifiés, comme la robe de l’avocat ou la soutane du curé, la robe ou la jupe est interdite, tabou. Un homme en jupe ou en robe dans la rue, ça choque. Et ce n’est pas faute, de la part des créateurs, d’avoir essayé d’introduire la jupe et la robe. L’exposition montre qu’ils se sont inspirés d’exemples acceptés quelque part dans le monde ou dans l’Histoire, pour tenter de provoquer l’adhésion.


La place du corps

Certaines de ces robes traditionnelles, comme celles de la péninsule arabique, sont justifiées par le souci de cacher le corps. La soutane de curé a la même fonction.

Le corps nu de l’homme est un tabou dans la masculinité traditionnelle, puisque, dans la division culturelle du genre, l’homme est sujet : sujet du regard, du désir, tandis que la femme est objet. Pour l’homme, montrer son corps nu, c’est courir le danger de devenir objet : objet du désir de l’autre, et pire que tout, objet du désir homo-érotique. Donc, pendant longtemps, le corps de l’homme nu est resté un interdit dans la mode masculine.

"Certains créateurs ont joué avec cet interdit en réintroduisant le corps nu, soit pour assumer le corps masculin comme objet du désir, soit pour montrer la vulnérabilité d’un corps mis à nu. Par exemple, une veste est un trompe-l’oeil d’un corps nu, extrêmement musclé, puissant. C’est le corps masculin des années 80 et de la première moitié des années 90. On considère que l’essor de ce corps est une conséquence du sida", explique Laurent Denis.

Au début des années 80, l’arrivée du sida va toucher fortement la communauté homosexuelle, va créer une grande vague d’homophobie et de rejet de toute image efféminée et associée à l’homosexualité. Ces images vont donc disparaître au profit d’un corps puissant, en pleine santé, l’inverse d’un corps qui pourrait être touché par la maladie.

A la fin des années 90, ce corps bodybuildé, puissant est remplacé par une nouvelle image corporelle de la masculinité, davantage fondée sur l’adolescent, par Raf Simons ou Heidi Slimane notamment. Ce corps est beaucoup plus vulnérable, plus chargé d’affect, plus émotionnel, en lien avec l’évolution de la société. On parle de 'métrosexuel', de 'masculinité inclusive'.


La place de la couleur

La couleur est un enjeu très important au niveau du genre. Avec 'la Grande Renonciation Masculine', l’homme ne renonce pas tout à fait à la couleur et à l’ornement mais les cache : dans la doublure, ou dans des bretelles, des noeuds papillons…

Dans les années 60, avec Mai 68 et la révolution sexuelle, naît un mouvement appelé la Peacock Revolution, particulièrement actif à Londres, et qui revendique pour les hommes le droit de séduire par l’apparence, de parader dans des vêtements attractifs, de faire le paon. John Stephen crée ainsi le costume de velours rouge, l’équivalent de la mini-jupe de Mary Quant.

Aujourd’hui, les usages restent toujours très codifiés, avec beaucoup d’interdits dans la garde-robe de l’homme. Leurs vêtements restent ternes, en dehors des podiums de défilés de mode masculine.
 

Laurent Denis, commissaire de l’expo Masculinities, nous parle aussi des dandys, écoutez-le ci-dessous !

Masculinities est à découvrir au musée Mode & Dentelle de Bruxelles jusqu’au 13 juin 2021.

► Infos et réservation sur le site du Musée Mode & Dentelle

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