Un Jour dans l'Histoire

Derrière le hublot : découvrez la petite histoire de la lessive


Aujourd’hui, la lessive est une activité qui nous paraît anodine. L’exposition de la Fonderie à Bruxelles nous démontre qu’elle est en réalité omniprésente dans notre quotidien et éminemment représentative des évolutions techniques, culturelles, sociales et économiques de notre société. Comment ont évolué les pratiques de la lessive au fil du temps ? Avec quelles conséquences ? Explications avec Françoise Marneffe, historienne chargée des expositions à La Fonderie.

Derrière le hublot – La lessive d’hier à demain est à découvrir
jusqu’au 6 juin 2021,
à La Fonderie, le Musée bruxellois des industries du travail.


Pendant des siècles, la lessive a été une besogne particulièrement ingrate, effectuée par les femmes. Les conceptions en matière de propreté et d’hygiène ont évolué avec le temps. On observe un avant et un après le 19e siècle, avec l’arrivée de l’hygiénisme, explique Françoise Marneffe.


Une tâche bien lourde

Durant l’Ancien Régime, on ne lessive pas tous les jours, parce que l’activité demande trop d’énergie et de temps. On lave le linge deux fois par an, au printemps et en automne, et la lessive prend des jours, avec une succession d’opérations à mener selon un ordre assez strict :

  • Le linge, accumulé pendant des mois dans un endroit sec, est d’abord mis à tremper pendant une nuit.
  • Le lendemain, on procède au coulage du linge : on le dépose en couche dans un cuvier recouvert d’une toile, sur laquelle on disperse de la cendre tamisée, puis on y déverse de l’eau qu’il a fallu aller chercher, chauffer. L’eau emporte la cendre qui, par la potasse qu’elle contient, dégraisse et emporte la saleté du linge.
  • L’eau est récupérée, à nouveau chauffée, à nouveau déversée, plusieurs fois pendant toute une journée.
  • Puis on blanchit le linge, en l’étendant sur le pré. La potasse réagit avec la lumière et l’oxygène, pour créer un phénomène de blanchiment du linge.
  • Le linge est porté à la fontaine, à la rivière ou au lavoir.
  • Il est frotté, battu, rincé plusieurs fois, tordu.
  • Il est ramené pour être séché, avant d’être raccommodé et repassé.


Propreté = moralité

Chaque époque s’estime généralement plus propre que la précédente, souligne Françoise Marneffe. On constate un gros changement à la Renaissance, parce qu’apparaît une peur de l’eau : on craint que l’eau soit un vecteur de maladie. La toilette sèche se pratique énormément. Par contre, porter un linge très blanc, une chemise très blanche, des manchettes, de la dentelle très blanches est un signe de valeur sociale et morale. On expose ainsi sa propreté et sa moralité.

L’eau redeviendra un vecteur de propreté, d’abord au 18e siècle mais surtout au 19e siècle, avec les progrès de la recherche médicale et scientifique, entre autres avec Pasteur et ses recherches sur les germes et les microbes. L’injonction du lavage du linge et de l’hygiène corporelle va se faire de plus en plus forte. L’obligation de faire bouillir le linge va imprégner la mentalité des femmes à partir de ce moment-là.

Jusque là, le savon coûtait cher, les femmes utilisaient la cendre qu’elles faisaient infuser dans l’eau. Les chimistes vont inventer des nouveaux savons, des produits détergents. Solvay va développer sa fabrication à grande échelle de la soude, grâce à un procédé à base d’ammoniaque. Les femmes vont alors fabriquer leur propre savon, à bon marché, en faisant fondre de la graisse et en y mélangeant de la soude.

Lever va produire du savon industriel, ce sera le Sunlight, que les femmes râperont dans leur bouilleuse et leur machine à laver, et qui remportera un succès phénoménal.

 

L'accès à l’eau

Pour des préoccupations d’hygiène et de salubrité, on va amener les eaux jusqu’à l’intérieur des maisons, d’abord dans les nouveaux quartiers bourgeois, à partir du milieu du 19e siècle. Cela va avoir un impact sur l’architecture des maisons. La première pièce à bénéficier de l’adduction d’eau est la cuisine, où l’on fait tout : on fait la cuisine, on lave la vaisselle, on lave le linge, on se lave.

Les architectes vont très vite concevoir un sous-sol où seront installés tous les équipements nécessaires pour faire la cuisine et pour laver. Dans ces laveries, on se lave aussi. On bénéficie de la lumière et d’aération venant d’une petite fenêtre à hauteur du trottoir.


L’évolution technologique

D’autres améliorations vont émailler le 20e siècle : on va brasser le linge à l’aide d’une manivelle, puis d’un moteur électrique. La lessive devient hebdomadaire mais prend toujours une journée entière.

Les premières machines à laver s’inspirent des machines agricoles : barattes, tonneaux avec fouloir ou que l’on bascule d’un côté à l’autre. En Allemagne, Miele fait partie des précurseurs, avec son catalogue de machines.

Les Etats-Unis sont en avance en termes de diffusion des innovations techniques, mais pas tellement en termes d’invention elle-même, explique Françoise Marneffe. On y trouve déjà des machines à laver électriques bon marché dès les années 30, alors qu’il faudra attendre les années 50-60 chez nous.

Pourquoi ? Parce que leur approche de la production est différente : ils ont très vite voulu fabriquer des machines à grande série, simples, et peu coûteuses. En Europe, on a plutôt développé des machines avec une technologie qui ne permettait pas cette fabrication à grande échelle, parce qu’on avait des exigences de nettoyage plus élevées : on voulait faire bouillir le linge.

Le linge est considéré chez nous comme un patrimoine qu’il faut entretenir, on est donc passé à des machines à tambour qui abîment moins le linge et consomment beaucoup moins d’eau. Le rapport culturel au linge est tout à fait différent.

Il faudra attendre les années 70 pour voir 70% des ménages belges équipés d’un lave-linge automatique.
 

La femme, gardienne de l’hygiène

Aujourd’hui encore, seul 1 homme sur 4 se dit très à l’aise dans l’univers du linge. La femme est formatée depuis longtemps à l’entretien du linge et de la maison. Cette charge culturelle se transmet de mère en fille et par l’enseignement ménager. La femme est imprégnée d’injonctions très moralisatrices qui ont encore cours aujourd’hui, dans une moindre mesure.

La publicité a aussi joué un rôle en culpabilisant la femme et en se mêlant des pratiques de lessive : elle doit acheter tel produit, telle machine. Elle est la gardienne de l’hygiène, de la morale et du bien-être familial.


Après le lavage, le repassage

Le repassage n’est pas non plus une sinécure. Les premiers fers sont des fers creux dans lesquels on déverse de la braise. C’est dangereux, on peut se brûler, cela dégage de l’oxyde de carbone, des escarbilles de braises. Ils seront cause de nombreux accidents domestiques.

On utilise aussi des fers simples à semelle en fonte, on en met plusieurs à la fois à chauffer sur le poêle pour pouvoir alterner. Il faut un certain savoir-faire et une expérience pour jauger la chaleur du fer. L’objectif est de défroisser le linge, de le désinfecter, mais aussi de bien le compacter pour pouvoir bien le ranger. À nouveau, ordre moral, représentation sociale d’un linge abondant, bien entretenu, bien soigné.

Le rapport à la valeur du linge va évoluer au cours des années. Le linge, au début, n’est pas un bien de consommation facile à trouver. Il a une valeur en tant que tel, mais il a aussi une valeur patrimoniale et une valeur sociale, il est l’image d’une maison bien tenue et bien nantie.
 

Ecoutez ici la suite de l’entretien : Françoise Marneffe nous parle des lavoirs publics, des blanchisseries

 


Stéphane Dupont et Pascale Baidak nous parlaient aussi de la lessive et du Musée de la Lessive à Spa, dans cette émission de La Quatrième Dimension. Ecoutez…

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