Un Jour dans l'Histoire

De Socrate à Bowie : mourir est un art

La mort de David Bowie suivie de très près par la sortie de son album testamentaire Blackstar en janvier 2016, ont inspiré à Daniel Salvatore Schiffer, professeur de philosophie de l’art à l’Ecole Supérieure de l’Académie Royale des Beaux-arts de Liège, la rédaction de Traité de la mort sublime, dans lequel il évoque les différentes façons de sublimer la mort au fil des siècles.

Embarquez pour un voyage funeste de l’antiquité jusqu’à l’époque moderne, sur fond de David Bowie.

 

La mort est souvent vécue comme un étonnement de nos jours, comme si elle arrivait d’un seul coup dans nos vies, sans prévenir. C’est à croire que l’Homme oublie sa destinée mortelle. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Dans l’Antiquité, les nécropoles se trouvaient à côté des temples. Au Moyen Âge, les églises étaient au centre des villages et les cimetières se trouvaient autour de celles-ci. La mort était donc à la vue de tous, faisait partie du quotidien. Pas étonnant qu’elle fut dès lors pensée, théorisée parfois portée au rang d’art par les différents courants des sciences humaines au fil des siècles.

Les philosophes antiques

Superstar de la philosophie antique, alors qu’aucun écrit de sa main ne lui a survécu, Socrate, philosophe grec du Ve siècle avant J.-C. a été condamné à boire la ciguë, après avoir été accusé d’avoir introduit des nouvelles divinités dans la cité d’Athènes et d’avoir corrompu la jeunesse.

Au lieu de fuir comme l’y encourageaient ses disciples, le père de la philosophie a préféré accepter son châtiment et faire face à la mort, restant ainsi fidèle à ses principes d’obéissance aux lois de la cité. Avec Socrate, la vertu prime sur la vie, la pensée supplante le corps. Il fait de sa mort la parfaite illustration de ses théories, qui seront résumées en une phrase par Platon dans un dialogue qu’il prête à Socrate dans son Phédon : " Philosopher, c’est apprendre à mourir ". Montaigne reprendra cette idée plus tard, au XVIe siècle.

 

D’autres grands philosophes de l’Antiquité ont pensé la mort. Du côté des stoïciens, Sénèque, lui aussi condamné au suicide comme Socrate, méditait souvent la brièveté de la vie. Pour lui :

" Méditer la mort, c’est méditer la liberté ; celui qui sait mourir, ne sait plus être esclave "

Il ira même jusqu’à penser, tout comme l’empereur Hadrien, que ce qui égalise les êtres, c’est la mort. Princes ou paysans, tous meurent.

 

Pour Daniel Salvatore Schiffer, David Bowie renoue avec cette grande tradition philosophique qui consiste à apprivoiser la mort, à la faire sienne. Ce qui consiste, non pas à la cultiver de façon morbide, mais à l’accepter comme ultime étape de la vie. Comme par exemple dans le clip du titre " Lazarus " où Bowie se met en scène sur son propre lit de mort.

Sublimer la mort

Dans le Traité du Sublime, Cassius Dionysius Longinus, dit Longin, philosophe grec du IIe siècle après J.-C., étudie le sens même du mot sublime, tel un linguiste, pour philosopher la mort.

Le sublime devient sublimité, qui est au-delà de la limite, au-delà de la limite humaine. Ce qu’est par définition la mort, elle est au-delà des limites de la vie.

Pour Daniel Salvatore Schiffer, le propos de Longin était de sublimer la mort, enlever la peur de mourir via la résilience. La sublimation non pas au sens religieux mais au sens existentiel, voire esthétique, voire artistique du terme.

 

Aristote était du même avis dans sa Poétique. Que le génie artistique peut sublimer un animal mort, un fruit mort, dans une nature morte par exemple.

 

Toujours dans le même registre, Emmanuel Kant dans sa Critique de la faculté de juger en 1790, parle de la différence entre l’esthétique du beau et l’esthétique du sublime. Le sublime sert à rendre beau ce qui n’est pas nécessairement beau, par exemple la mort.

 

Les romantiques

La mort est une des plus grandes inspirations dans l’histoire de l’art, surtout chez les romantiques. Que ce soit en poésie allemande avec Hölderlin (le thème du destin étant particulièrement développé dans Hypérion), Schiller ou Goethe, en poésie française avec Baudelaire (Le mort joyeux) ou encore en musique avec Beethoven et Schubert (La jeune fille et la mort notamment).

 

Chez Baudelaire, la sublimation et la dépravation sont mélangées. Elles sont deux composantes de l’âme humaine mais dans lesquelles il ne faut pas se complaire. Il faut les analyser, les méditer pour mieux les dépasser.

 

Chez Chateaubriand, précurseur du romantisme, la sagesse est inutile, elle ne sert pas à grand-chose sauf, justement, à enlever l’aiguillon de la mort. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il écrit :

 

" La mort est belle, elle est notre amie : néanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu’elle se présente à nous masquée et que son masque nous épouvante. "

 

Différents masques, figures, incarnations de la mort que David Bowie met en scène dans le clip du titre qui donne son nom au tout dernier album de l’artiste : " Blackstar "

Les dandys

David Bowie a découvert Oscar Wilde et le monde des dandys lorsqu’il étudiait avec le chorégraphe et mime Lindsay Kemp, en lisant le seul roman écrit par Wilde : Le portrait de Dorian Gray, qui l’inspira beaucoup.

 

Oscar Wilde, un des dandys les plus connus de l’époque victorienne est mort à Paris le 30 novembre 1900, dans la misère, après une suite de procès qui l’ont condamné à deux ans de travaux forcés pour " immoralité " dont il est sorti ruiné. Est-ce que le fait de mourir dans la misère signifie qu’il a raté sa mort ? Dans les faits immédiats oui selon Daniel Salvatore Schiffer. Il est mort dans une chambre de pension minable qu’il ne pouvait même pas se payer, des suites d’une otite qui a tourné en méningite parce qu’il ne pouvait pas non plus se payer les soins nécessaires.

Mais sa mort passera à la postérité, grâce à son De Profundis qu’il a écrit en prison en 1897 à Reading en Angleterre, quelques années avant de mourir, au plus bas de sa déchéance sociale. Longue lettre qui passera à la postérité adressée à son aman (dont le père est responsable de l’emprisonnement de Wilde), dans laquelle il retrace les ratés de leur relation et les conséquences désastreuses qui en ont découlé.

 

Le dandysme, dont Wilde est le représentant parfait, pourrait se résumer ainsi : la vie du dandy est une œuvre d’art et la personne du dandy est une œuvre d’art vivante.

De ce fait, l’art de mourir pour un dandy se voudrait être une œuvre d’art tout comme sa vie, mais pour beaucoup d’entre eux, la mort leur est venue dans des conditions tragiques. Wilde mais aussi Lord Byron qui, lors de son long exil d’Angleterre, qu’il a dû fuir pour échapper à des scandales d’inceste et d’homosexualité, est mort sur un champ de bataille en Grèce en se battant aux côtés des Grecs contre l’empire ottoman. Sa mort peut paraître plus héroïque que celle de Wilde mais n’en reste pas moins tragique.

 

David Bowie, lui, a réussi à faire de sa mort une œuvre d’art. En cela il est le seul dandy à l’avoir fait mais aussi le seul ou presque dans le milieu de l’art. À l’exception peut-être de Mozart qui composa son Requiem sans savoir qu’il était en train de mourir.

 

Lorsqu’il enregistre Blackstar, Bowie, lui, sait qu’il va mourir d’un cancer du poumon. Il le fait comme un dernier lègue à ses fans. Il en devient alors le dandy absolu, puisqu’il est allé encore plus loin que Byron et Wilde, en faisant de sa mort une œuvre d’art.

 

Pour en savoir plus sur Bowie et l’art de mourir, retrouvez Daniel Salvatore Schiffer, invité de Laurent Dehossay dans Un jour dans l’histoire.