Un Jour dans l'Histoire

Comment est né le goût de l'orientalisme ?

Eugène Delacroix et son goût pour l'orientalisme, dans La Mort de Sardanapale (1827)
Eugène Delacroix et son goût pour l'orientalisme, dans La Mort de Sardanapale (1827) - © Wikipedia

Quelle est le sens de l’orientalisme ? A quelle époque prend-il sa source ? Comment évolue-t-il ? Explications avec Dimitri Joannidès, expert chez FauveParis, maison de ventes aux enchères, membre et porte-parole de la Compagnie d’Expertise en Antiquités et Objets d’art (C.E.A.).

A l'origine, l'Orient désignait le Levant, c'est-à-dire l'endroit où le soleil se lève. Ce territoire allait de la côte nord africaine, l'Egypte, jusqu'à la Syrie, en englobant le Liban, la Palestine, mais s'arrêtait avant l'Arabie, la Perse ou l'Inde. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui le Moyen Orient ou le Proche Orient.

L'Orient est un carrefour depuis l'origine, un point de rencontre qui a jalonné l'histoire entre l'Orient et l'Occident. Cela commence avec les Croisades, cela se poursuit avec les relations entre l'empire ottoman et l'Occident, via Venise, puis avec l'implantation de la Grande-Bretagne en Inde, ou encore avec l'utilisation par la France des ports de commerce dans la région jusqu'au 20e siècle.

De la Renaissance au 19e siècle, voire au 20e siècle, quelques artistes voyageurs vont sillonner ces contrées et s'en inspirer.

 

Croisades et conquêtes musulmanes

Dès le Moyen Âge déjà, on constate un intérêt pour l'Orient et le monde arabe. On se souvient des grands voyages de Marco Polo jusqu'en Chine, qui passent forcément par là.

Les informations restent toutefois encore parcellaires. Pour les chrétiens, l'Orient est d'abord la terre promise, celle des expéditions militaires, des conquêtes, des Croisades qui ont permis de faire leur pèlerinage. La réalité est biaisée par ce prisme de la chrétienté, de la spiritualité.

Les conquêtes musulmanes vont aussi jouer un rôle dans la constitution d'un imaginaire autour de l'Orient. Les Omeyyades envahissent le Maghreb jusqu'à la péninsule ibérique, où ils seront appelés les Maures. L'Orient est aussi, pour les catholiques, la cause de la disparition de la civilisation byzantine, avec la chute de Constantinople de 1453. La vision de l'Orient au Moyen Âge est par conséquent assez guerrière, sanglante, effrayante, redoutée.

L'émirat de Grenade est le dernier territoire survivant de l'ancien royaume musulman d'Europe. Elle est reprise en 1492 par la Couronne d'Aragon et de Castille. A compter de cette date, l'hégémonie arabe reflue, alors que l'Europe entre dans la Renaissance et dans une nouvelle ère.


La Renaissance

La Renaissance c'est, en Italie d'abord, dans les années 1400 et 1500, un renouvellement idéologique, pictural, social, artistique, qui se réfère beaucoup à l'Antiquité, avec l'humanisme, les sciences, les arts, la pensée.

Le péril turc demeure, mais il s'éloigne des terres européennes.

C'est une période riche en échanges de marchandises et d'idées. L'imaginaire oriental mue et se drape dans une forme d'exotisme lointain, mystérieux, presque séduisant. On va en oublier que la conquête musulmane était le grand danger du monde médiéval.

Dans la peinture de la Renaissance et du mouvement baroque (Rembrandt, Bellini...), on assiste à l'apparition de personnages habillés à l'orientale : toges, turbans, longues barbes. On voit aussi apparaître, dans les peintures flamandes par exemple, les tapis d'Orient, qui sont des produits très prisés des riches occidentaux. 


Venise, carrefour entre deux mondes

Au 16 et au 17e siècle, les échanges entre l'Orient et l'Occident se poursuivent. Venise y joue un rôle capital ; les Vénitiens sont d'habiles marchands, de fins politiques qui ont su préserver une forme d'équilibre avec les Ottomans, malgré les tensions quasi permanentes.

La république de Venise est un carrefour qui lie ces deux mondes, c'est là où les échanges de marchandises, de savoir-faire et d'idées sont les plus importants. Les artisans vénitiens imitent les techniques qui viennent du monde islamique : la damasquinerie, la technique de laque...

Dès l'Antiquité, l'Occident avait beaucoup emprunté aux arabes : des concepts, les chiffres dits arabes, la trigonométrie, l'algèbre, l'astronomie, des instruments comme la boussole, la poudre à canon,...  Mais le 17e siècle va marquer une incroyable accélération de ces échanges.


Les clichés orientaux

Les grands auteurs, du théâtre français notamment, s'imprègnent de la tendance. Molière et Racine mettent à la mode de nombreux clichés : les fastes orientaux, les pirates barbaresques... 

La traduction en français, au 18e siècle, des Mille et une Nuits est une étape importante dans la vision européenne de l'Orient. En ce siècle des  Lumières, dans un contexte politique et économique plus apaisé, elle permet de réhabiliter la figure de l'Oriental et ouvre un nouvel univers au lecteur. Elle inspirera Montesquieu avec ses Lettres persanes en 1721 ou Voltaire avec Zadig en 1748.

Le 18e siècle verra les peintres amalgamer leur vision de l'Orient idéalisé, mêlant le Proche Orient, l'Afrique du Nord, la Perse, l'Inde... Dans les salons de la bourgeoisie et de la noblesse où ont lieu des bals costumés à l'orientale, on découvre un nouvel art de vivre.

En peinture et dans les arts décoratifs, ce fantasme d'un Orient truffé de harems, de caravan sérails, trouve sa meilleure expression. On se fait portraiturer à la mode orientale, en émir. C'est la mode des turqueries, qui s'associe à la mode des chinoiseries. Mozart s'en inspirera pour sa Marche turque, précise Dimitri Joannidès.


Le triomphe de l'orientalisme

En 1798, le général Bonaparte lance une campagne militaire en Egypte, pour bloquer la route des Indes à la Grande-Bretagne. Ce sera un échec. En revanche, s'y associe une expédition scientifique d'envergure. C'est une aventure inédite qui parvient à créer un véritable désir d'Orient chez les Occidentaux.

C'est à ce moment-là qu'on parle d'égyptologie, et même d'égyptomanie, une passion pour l'Egypte et l'Orient en général qui marquera tout le 19e siècle.

On est aussi dans les prémices de la colonisation, qui correspond au lent effondrement de l'empire ottoman et qui ouvre les portes aux Occidentaux.

Les voyages vers l'Orient restent compliqués, mais le chemin de fer et surtout le bateau à vapeur vont permettre à des artistes comme Gérard de Nerval, Chateaubriand, Flaubert, Lamartine, Gauthier... de faire leur tour de la Méditerranée, de découvrir les splendeurs de Bethléem, Jérusalem, Le Caire...

Cela donnera naissance à ce mouvement artistique présent à la fois en peinture et en littérature : l'orientalisme. Beaucoup écrivent sur l'Orient sans jamais y être allés, comme Alexandre Dumas ou Victor Hugo.

Parmi les grands peintres, Eugène Delacroix mêle l'influence romantique à la veine orientaliste, et ouvre la voie à Ingres, Gérôme et bien d'autres. 

Les Anglais se passionnent davantage pour la Palestine, cette route qui mène à leur immense empire indien. D'abord avec le romantisme de William Turner, puis avec l'artiste aventurier David Roberts.

Les Français s'installent durablement en Afrique du Nord et petit à petit, à partir de la deuxième moitié du 19e siècle, un glissement va s'opérer pour les artistes et l'orientalisme va quasi exclusivement désigner l'Afrique du Nord,

Au 20e siècle, des peintres comme Matisse, Picasso, Albert Marquet, mais aussi des photographes, des cinéastes font rêver de harems et de vestiges antiques.


Le déclin de l'orientalisme

L'orientalisme va perdre de son importance au 20e siècle, avec le tourisme de masse. L'imaginaire fantasmé n'a plus vraiment lieu d'être.

Par ailleurs, l 'effondrement de l'empire ottoman en 1914 et son dépeçage au profit des puissances orientales, laissent la place à des concepts géopolitiques dénués de rêve et de valeur symbolique. Le terme Orient passe et perd de sa force. 

Les oeuvres de ces orientalistes ont toutefois toujours la cote. Tout le monde connaît Delacroix, Ingres,... dont les petites peintures ou études suscitent toujours un grand intérêt sur les marchés.