Un Jour dans l'Histoire

Anne Morelli : "La mondialisation a permis à beaucoup de gens de relativiser l’importance de leur religion"

De nombreuses recherches se sont penchées sur la naissance des diverses religions. Mais on se demande rarement ce qui se passe lorsqu’elles se terminent. Que deviennent, lorsqu’une religion disparaît, ses temples, ses prêtres, ses textes sacrés voire sa langue ? Qui sont les acteurs de ce processus ? Explications avec l’historienne Anne Morelli.
 


Anne Morelli, historienne, professeure honoraire de l’Université Libre de Bruxelles, a dirigé, avec Jeffrey Tyssens, l’ouvrage collectif Quand une religion se termine… Facteurs politiques et sociaux de la disparition des religions (EME Editions). Un ouvrage qui propose un panorama de ces questions, depuis la mort des religions antiques, jusqu’à l’effondrement du catholicisme en Europe occidentale qui s’opère sous nos yeux.


 

Où en est la sécularisation dans nos sociétés ?

La sécularisation provoque encore bien des débats de nos jours. Séculier, du mot latin seculum, siècle, c’est rendre au siècle, au monde, lorsqu’il s’agit de faire passer des biens de l’Eglise dans le domaine public ou lorsqu’on soustrait à l’influence des institutions religieuses des fonctions ou des biens qui lui appartenaient.

"Si on pense qu’une religion, c’est un ensemble de croyances, mais aussi de rites, de traditions, nous sommes évidemment dans une situation, en Europe occidentale, où la religion a perdu beaucoup de son importance. Il y a ne fut-ce qu’un siècle, on naissait ici dans un monde qui était profondément catholique. Les rites de la vie étaient forcément les rites religieux. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : il y a des tas de domaines qui étaient d’influence religieuse qui sont devenus des domaines publics, complètement en dehors d’une appartenance religieuse particulière."
 

Les facteurs de la sécularisation

Cet ouvrage cherche à comprendre pourquoi une religion disparaît. "C’est une question qui nous interpelle beaucoup pour aujourd’hui. On pense en effet tous que nos options religieuses ou irréligieuses sont éternelles. Or toute construction culturelle humaine a un début, une période de triomphe et une fin."

Les religions échapperaient-elles à cette loi universelle et seraient-elles immortelles ?

Les dogmes, pour pouvoir vivre, ont besoin que la population y adhère, explique Anne Morelli. En ce qui concerne le catholicisme actuel, par exemple, les dogmes du temps passé sont, pour la plupart des gens, périmés, qu’il s’agisse de la notion de virginité, de la Trinité, du Christ en corps et en sang dans la communion… Ces dogmes ont perdu leur sens aujourd’hui. Et c’est l'un des éléments de décadence d’une religion quand les dogmes ne sont plus compris ou ne suscitent plus l’adhésion.

Pour Anne Morelli, la mondialisation a permis à beaucoup de gens de relativiser l’importance de leur religion. Autrefois, dans son village, on ne connaissait que des gens qui étaient des mêmes croyances et des mêmes pratiques religieuses que vous. La mondialisation permet de voir qu’il y a d’autres gens qui croient à d’autres choses et de se poser des questions sur sa propre religion.
 

Langue et religion

L’ouvrage nous fait voyager notamment en Mésopotamie. La religion y disparaît-elle parce que l’écriture et la langue ne sont plus comprises ? Ou est-ce le contraire, comme la religion n’est plus dominante, il n’y a plus d’intérêt pour cette langue et cette écriture ?

Anne Morelli fait le parallèle avec d’autres situations. Les Juifs d’Alexandrie, à un certain moment, ne comprennent plus l’hébreu et il faut alors faire une version de la Bible qui leur soit compréhensible. Chez nous, la majorité de la population ne comprenait pas la messe dite en latin. Il peut donc y avoir un lien entre langue et religion, mais il est difficile de savoir laquelle entraîne la disparition de l’autre.


Que fait-on des temples du vaincu ?

A Rome, au début du 4e siècle, plusieurs religions coexistent. Il n’y a donc pas de problème pour que le christianisme s’implante, pour autant que la nouvelle religion observe les obligations politiques de rigueur. Mais il va y avoir concurrence, à l’intérieur de l’Empire romain, entre le christianisme et la religion de Mithra, avec de vraies campagnes de propagande contre cette dernière, accusée de cultes maléfiques et sanglants. Les temples des lieux de culte de Mithra seront détruits.

"On se pose toujours les mêmes questions pour toutes les fins de religions : que fait-on des temples du vaincu, de ses prêtres, de sa langue, de ses objets liturgiques, de ses croyances et de ses prières ? Il est intéressant de voir sur le temps long qu’il y a des réponses communes", observe Anne Morelli.


Colonialisme et religion

Les colonisations ont provoqué la disparition des cultes des pays colonisés. Au Mexique, par exemple, colonisé par les Espagnols au 16e siècle, le christianisme s'installe dès le début. Une fin de la religion amérindienne est imposée de l’extérieur, avec violence. Pas de quartier pour les prêtres, les temples, les croyances, tout doit être éradiqué. C’est une conquête spirituelle.

Les colons sont convaincus de faire une bonne action en convertissant les autochtones, en les menant vers la 'vraie' religion. Ils confortent ainsi les visées colonialistes des pouvoirs politiques. Pour détruire les religions en place, ils vont détruire les idoles, vont pratiquer le baptême forcé. Les colonisés vont changer de religion sous la pression physique, mais aussi pour avoir les faveurs de l’occupant et obtenir un poste plus intéressant. 

Les églises chrétiennes se sont la plupart du temps installées sur des temples païens, que la population avait l’habitude de fréquenter. On a simplement changé le dieu qui habitait ce temple.

Mais les mêmes questions se posent : que sont devenus ces prêtres qui n’ont sans doute pas été exterminés jusqu’au dernier, que sont devenues ces croyances, qui se retrouvent encore dans un certain nombre de pratiques ? Quelle est la résistance face à l’éradication d’une religion, de la part des prêtres et des fidèles ? Le succès de cette éradication de la religion amérindienne semble en effet mitigé. Les fidèles, sous un christianisme extérieur, ont continué à pratiquer leur religion intérieure.
 

Fascisme et religion

Le fascisme italien s’est servi de la religion catholique, tout en instaurant ses propres rites. C’est l’entente cordiale. Le rôle du pape Pie XII est déterminant, il préfère le fascisme au communisme, ce qui lui fera prendre parfois des positions très contestables. Dans certains cas, la religion négocie avec le pouvoir politique, pour continuer à exister.

Ce culte fasciste va être repris après la guerre par la démocratie chrétienne italienne au pouvoir, notamment dans son aspect nationalisme et colonialiste. Ce n’est que très récemment que l’on remet en question le colonialisme italien.
 

La désacralisation des lieux de culte

Il faut se rappeler qu’avant le 19e siècle, les églises n’étaient pas forcément vouées uniquement au culte. On pouvait y faire des spectacles à caractère pieux. Il y a plus de trente ans, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe s’est penchée sur la question des édifices religieux désaffectés. A l’époque, l’Eglise de Belgique ne se sentait pas concernée.

Aujourd’hui, des dizaines d’églises sont désaffectées chaque année. La pression est forte dans les communes pour désacraliser les lieux de culte non utilisés, car c’est la commune qui doit prendre en charge leur entretien, si la fabrique d’église est en déficit. Dans un premier temps, il peut être exigé de l’acheteur qu’il en fasse un centre culturel ou un home pour personnes âgées ; mais lorsque lui-même revend le bien, il n’y a aucune garantie que cela ne devienne pas un club ou une boîte de nuit…


Ecoutez l'entretien complet avec Anne Morelli dans Un Jour dans l’Histoire
 

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