Un Jour dans l'Histoire

Affaire Charles Trenet : "Quand on est homosexuel, on est forcément un traître, une femmelette et un collabo"

Dans Le Prix de la joie (aux éditions Séguier), Olivier Charneux revient sur la condamnation pour homosexualité du chanteur Charles Trenet, en 1963.

En 1963, Charles Trenet, 'le Fou chantant', est plutôt dans une phase descendante, face à la vague yéyé. Il a alors 50 ans. Il vit de façon absolument libre, il assume son homosexualité dans sa vie quotidienne, fréquente de jeunes gens de 18-19 ans. Mais la réalité du monde de la musique et du show business l’empêche de la révéler publiquement.

Il faut dire que la situation des homosexuels en France, dans les années 60, sous Charles de Gaulle, n’est pas facile. La loi de 1942, datant du gouvernement de Vichy, punit l’homosexualité, considérée comme acte impudique et contre-nature. L’amendement Mirguet de 1962 renforce encore la sévérité en ce qui concerne la drague extérieure, les rencontres dans les jardins publics, les cinémas, les saunas. Ce député considère l’homosexualité comme un fléau social.


Le scandale éclate

C’est dans ce cadre que débute l’affaire Trenet, le 12 juillet 1963, à Aix-en-Provence. L’auteur de Y a d’la joie, Douce France ou de Boum a l’habitude de déjeuner en terrasse avec des jeunes gens qu’il a sortis du caniveau et embauchés comme secrétaires, pour essayer de les élever intellectuellement et socialement.

Soudain, Richard, l’un de ces jeunes secrétaires, un personnage sulfureux, l’interpelle violemment. Il a essayé de faire chanter Trenet suite à son licenciement, sans succès. Il veut donc maintenant faire des révélations.

Quelques heures plus tard, le chanteur est arrêté par la police. Interrogé sans ménagement, il est ensuite jeté en prison. On lui reproche des 'actes impudiques et contre-nature sur mineurs de moins de vingt et un ans'. La presse va alors s’emparer de l’affaire et organiser le scandale en parlant de parties fines. C’est aussi un procès au statut social d’un homosexuel riche.

Richard va s’accuser lui-même d’être rabatteur pour son patron, ainsi que de proxénétisme, et va porter plainte pour agressions sexuelles. Il faut savoir que la majorité sexuelle est, de façon très discriminatoire, fixée à l’époque à 21 ans pour les homosexuels et à 15 ans pour les hétérosexuels.


L’amalgame homosexualité /pédophilie

Emprisonné, Charles Trenet va vivre une cohabitation avec les détenus extrêmement violente, d’autant plus que la presse va tout de suite faire l’amalgame entre pédophilie et homosexualité. Ce qui va envenimer les choses, c’est l’affaire du Président de l’Assemblée nationale, qui avait été condamné deux ans plus tôt pour avoir organisé des ballets roses avec des petites filles de 11 ans.
Pour Trenet, la presse titre donc tout de suite 'Ballets bleus'. On essaie de l’enfoncer, de le salir.

D’autres accusations sont alors lancées, de la part de jeunes gens en quête d’argent, la loi de l’époque favorisant de tels chantages. "Quand on est connu, on est face à des gens qui sont intéressés, en veulent à votre argent et veulent se servir de votre célébrité", observe Olivier Charneux.

Trenet avait déjà eu affaire à la justice pour outrage à la pudeur, lorsqu’il avait 18 ans. Cette incarcération lui a d’ailleurs valu des ennuis des décennies plus tard, en 1948, lors de son arrivée aux Etats-Unis. Il y a été emprisonné un mois pour homosexualité et atteinte à la liberté publique.

Cassé, fatigué, Trenet va maintenant devoir livrer un combat contre la machination dont il est la victime et contre la morale prompte à juger.


Les accusations de collaboration

La presse déterre aussi des histoires de soi-disant collaboration, qui se seraient passées en 1941.
A la Libération, Trenet est effectivement passé par le Comité d’Epuration, puisqu’il avait exercé sa profession durant les années d’Occupation. Certains voulaient sa peau mais il a mis en avant le fait qu’il avait hébergé de jeunes résistants chez lui. Le problème est qu’ils avaient moins de 21 ans…

Il est lavé de tous soupçons de collaboration, mis à part d’avoir chanté une fois sur Radio Paris, une radio collaboratrice. "Mais quand on est homosexuel, on est forcément un traître, forcément une femmelette et forcément un collabo. Donc, ça fait beaucoup de choses", souligne Olivier Charneux.
 

La réhabilitation

Il apparaît assez vite que Richard ment. Le samedi 10 août 1963, Charles Trenet sort de prison.

Au coeur de cette tempête, il a trouvé du soutien auprès de sa mère et d’une partie des Français et des Françaises. Très peu toutefois dans son carnet d’adresses, en dehors de Georges Brassens et de Léo Ferré.

Il dira à sa sortie de prison :

Je vous avouerai qu’à un certain moment, je me suis dit : peut-être que ma vie est terminée, ma vie artistique ou ma vie tout court. Peut-être que je ne reverrai jamais plus la lumière, que la lumière ne sera pas faite sur cette histoire. J’étais assez découragé. Et puis les lettres sont arrivées petit à petit, disant : mais si, il faut chanter, vous êtes notre chanteur. Et ça m’a redonné confiance.

Le procès a lieu en 1964, il est condamné en première instance à un an de prison avec sursis et 10 000 francs d’amende, tandis que Richard est blanchi de toute accusation. Trenet se pourvoit en appel et voit sa condamnation réduite à une amende de 5000 francs uniquement. Mais il garde une petite tache sur son casier : une accusation pour masturbation sur le fils d’un greffier.

Il a soif de réhabilitation. En 1982, il sera totalement lavé de cette accusation. Le garde des sceaux Robert Badinter condamne la chasse aux homosexuels et fait voter une loi d’amnistie concernant les personnes condamnées pour des actes contre-nature.

Il faudra du temps à Charles Trenet pour retrouver son public, mais peu à peu, sa carrière va connaître un deuxième souffle, son succès sera immense et international. Il évitera toujours de revenir sur ces accusations de pédophilie et de collaboration. Il mourra le 19 février 2001 à l’âge de 88 ans.


Ecoutez ici plus en détail l’affaire Charles Trenet évoquée par Olivier Charneux.

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