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Tourisme : Que sera le voyage demain ?

Que sera le voyage demain ?
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Dans son livre La vraie vie est ici – voyager, encore ? (ed. Ecosociété), le sociologue Rodolphe Christin nous invite à penser le voyage. Pour lui, il doit s’agir "d’un acte de l’esprit, d’une expérience particulière de la pensée et du corps. Une certaine expérience du monde que les infrastructures touristiques mettent à mal et qu’il conviendrait cependant de sauver".

Dans son livre précédent, Le manuel de l’anti-tourisme, Rodolphe Christin montrait déjà comment le tourisme était en train de tuer l’esprit du voyage. L’idée de ce nouveau livre est de reposer la question du sens lié au fait de voyager, à travers des figures emblématiques de la philosophie et de la littérature, comme Victor Segalen, l’un des premiers théoriciens de l’exotisme, ou Henry David Thoreau, qui opère une rupture culturelle sans aller très loin de chez lui.


Touriste ou voyageur, la frontière est floue

Rodolphe Christin n’oppose pas tourisme et voyage car il considère que l’idée du voyage a terriblement changé au fil du temps et que le voyageur d’aujourd’hui est proche du touriste. Le vrai voyageur, tel qu’il nous faisait rêver, n’existe plus.

Il définit le tourisme comme 'le voyage pour le plaisir'. Cela pourrait être une véritable école de la connaissance, de l’altérité culturelle et naturelle. Les premiers voyageurs, à l’origine d’une forme de mythologie du voyage, sont des personnes qui ont pris beaucoup de risques, et de risques existentiels, qui ont dédié leur vie au voyage, comme Nicolas Bouvier. Ils ne se doutaient pas que derrière eux, des cohortes de touristes allaient leur emboîter le pas.

"Cette dimension de subversion qui était portée par les premiers voyageurs - Jack Kerouak est emblématique de ce voyage contre-culturel, presque 'révolutionnaire' - est devenue un acte assez conformiste, finalement, un acte de conformité sociale, d’appartenance au groupe de ceux qui ont les moyens de partir pour le plaisir.

La marginalité des uns est devenue une forme de conformisme collectif, et cette question m’interroge. Pour pouvoir entraîner des masses de gens sur les routes, il faut aménager les territoires de telle manière que les conditions de ces déplacements deviennent confortables, agréables et soient propices à des actes marchands. Du coup, on a renversé cette logique du voyage, à cause du tourisme."


Tout a été codifié

Cette mise en forme touristique des territoires est planétaire. Des circuits touristiques nous prennent par la main et nous emmènent visiter des endroits qui deviennent des lieux communs. Tout nous échappe car tout a été pris en main par l’industrie touristique, tout a été codifié. Il n’y a quasiment plus de place à l’imaginaire, à la rencontre réelle avec soi, avec les autres, avec le monde.

La rencontre avec les gens du lieu est de plus en plus compliquée. Parce que ces endroits deviennent exclusivement tournés vers une économie touristique qui n’est pas celle des gens du lieu. Certains habitants fuient, à la recherche d’une meilleure qualité de vie, ou en sont chassés par les prix des loyers.


Une économie du tourisme bien fragile

Nombreux sont les voyageurs qui éprouvent un sentiment de culpabilité par rapport aux populations qu’ils visitent. L’économie touristique a donc inventé le concept de tourisme solidaire ou équitable.

"Il faut réfléchir à l’autonomie des sociétés locales et en quoi le tourisme vient bouleverser les équilibres existants, alerte toutefois Rodolphe Christin. Une bonne conscience se développe à aller injecter son argent dans ces économies-là, qui sont souvent caractérisées par une certaine pauvreté, sans vouloir voir les bouleversements qu’on y cause."

L’idée de vouloir mettre en place du tourisme partout doit aujourd’hui être complètement revisitée. L’économie du tourisme dans ces sociétés est fragile puisqu’elle dépend de flux extérieurs. Il suffit, comme on le voit aujourd’hui, qu’un événement insécurisant survienne pour que toute cette économie s’effondre.

"A court terme, le tourisme amène bien sûr de l’argent à ces populations, même si on sait que sa répartition est loin d’être égalitaire. Il faut toutefois réfléchir à plus longue échéance, à ce que le tourisme entraîne comme phénomène de dépendance, qui peut s’avérer dangereux", plaide le sociologue.
 

Alors faut-il profiter de cette crise pour se détourner du tourisme ?

Il est très difficile de critiquer l’industrie touristique, qui prétend être une industrie de bien-être, observe Rodolphe Christin. En même temps, elle est emblématique de ce que le capitalisme est devenu. A partir de là, il y a deux échelles de raisonnement :

  • une échelle de gestionnaire, qui consiste à limiter et réparer les dégâts occasionnés par la crise, en se basant sur un discours de relance et des pratiques de renforcement de l’économie déjà existante. Comme en France où le gouvernement a émis un plan de relance du tourisme. C’est la vision à court terme.
     
  • une vision stratégique, qui touche à la politique au sens noble du terme : dans quel monde, dans quelle civilisation voulons-nous vivre demain ? Sachant que le tourisme contribue à la destruction des écosystèmes naturels et culturels, il faut remettre en cause cette économie-là. Mais les lobbies mettent tout en oeuvre pour défendre leurs intérêts économiques, face à la menace de changements.

 

Le système touristique en cause

Il faut éviter le phénomène de xénophobie qui peut émerger en lien avec le surtourisme.

"On est tous des touristes potentiels, donc il ne faut pas s’attaquer aux individus mais il faut raisonner en termes de systèmes. C’est le système touristique qui fait de nous des touristes et pas des voyageurs. On n’échappe pas aux circuits planétaires. C’est un mode d’organisation, une question politique."


De quoi le tourisme est-il le symptôme ?

A l’échelle individuelle, la question à se poser est : qu’est-ce qu’on va chercher ailleurs, qu’on devrait pouvoir trouver ici ?

"La convivialité, le rapport à la nature, à l’esthétique du paysage, qu’on va chercher ailleurs, n’indiquent-ils pas un manque dans nos vies quotidiennes, auquel il faudrait d’abord réfléchir ? De quoi le tourisme est-il le symptôme ? Ne doit-on pas réfléchir à nos conditions de vie ? On aborde là une question politique d’organisation de la vie locale. Que faut-il transformer pour avoir moins besoin de partir pour oublier le monde ?" interroge Rodolphe Christin.


Pour Nicolas Bouvier, "le voyage commence au bout de ma chaussure"

La solution serait peut-être de revenir à un voyage qui se déroule sur des durées plus longues, à des rythmes plus lents, qui serait donc propice à l’errance, qui ne serait pas conditionné par une destination particulière, ni par l’utilisation d’un moyen de locomotion, qui serait un engagement existentiel fort, ce qui impliquerait aussi une certaine rareté. On ne voyagerait plus aussi souvent, mais peut-être plus longtemps.

Il n’y a pas de lieux plus propices au voyage que d’autres. Souvent, ce sont des lieux sans qualités touristiques particulières qui donnent lieu à des rencontres plus spontanées.

"Plus il est facile de se déplacer, plus il est difficile de voyager. Mais des interstices demeurent toujours, qui souvent se manifestent sous la forme d’un imprévu, d’un pneu qui crève et qui donne lieu à une rencontre. Et c’est là peut-être que le voyage commence…"

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