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Solitude, mon amie ?

46% de Belges se sentent seuls
46% de Belges se sentent seuls - © Pixabay

Notre culture ne valorise pas la solitude. Parce qu’elle s’oppose à l’illusion de partage entretenue par les réseaux sociaux, elle renvoie pour beaucoup à la tristesse, aux épreuves de l’existence. Elle semble révéler chez celui ou celle qui l’aurait choisie un déficit de vie, une inaptitude à aimer, à ressentir et à agir. Pourtant, lorsque la solitude est choisie et s’inscrit dans notre existence comme une étape dotée de sens, elle permet de se découvrir des capacités ignorées et une liberté nouvelle.

On en parle avec Monique Castelain-Foret, psychologue clinicienne et psychothérapeute, auteure de Précieuse solitude (Ed Eyrolles), et Christelle Gilquin, journaliste psycho-société à Femmes d’Aujourd’hui, qui publie un guide anti-solitude.


Choix ou force des choses ?

Il y a la solitude qu’on choisit et qu’on revendique, surtout quand on a une vie bien remplie, bien entourée, et il y a celle qui fait souffrir. Monique Castelain-Foret reçoit régulièrement des patients pour qui la solitude n’est pas un choix, elle leur est imposée. Elle observe que ce sont souvent des femmes qui ont du mal à gérer cette solitude. Peut-être parce que les hommes sont beaucoup moins enclins à faire une demande d’aide, peut-être aussi parce qu’ils sont davantage tournés vers l’extérieur. Certains aspects de la solitude sont des sources de grande souffrance, tandis que d’autres sont très positifs et permettent de se retrouver soi-même.

La solitude peut être choisie pour ne pas s’encombrer d’un compagnon, pour pouvoir se reposer d’un travail prenant, mais il est difficile de le faire comprendre aux autres et de défendre sa normalité d’être heureux seul.

Il faut faire la différence entre l’état de solitude et la manière de la ressentir. Les navigateurs solitaires, par exemple, ne se sentent jamais seuls. Il faut dire qu’à la base de leur course, il y a un énorme travail d’équipe. Même s’ils sont seuls aux commandes, ils n’ont pas le sentiment d’être seuls car ils sont suivis à distance par leur équipe et par leur famille.

C’est souvent à l’occasion d’une rupture ou d’un divorce, des événements non choisis, subits et violents, que cette solitude prend un aspect extrêmement négatif. Dans les ruptures, l’image de soi est généralement abîmée, entachée d’échec. Dans le deuil, dans la vie qui s’arrête, la solitude est vécue comme une injustice, ce qui constitue généralement un obstacle pour avancer.


Un Belge sur deux souffre de solitude

Pour son guide anti-solitude, le magazine Femmes d’Aujourd’hui s’est basé sur une enquête réalisée par l’Université de Gand et l'assureur-vie NN, qui montre que le sentiment de solitude est éprouvé par un Belge sur deux. Étonnamment, ce n’est pas dans les classes d’âge les plus élevées qu’on retrouve ce sentiment, mais chez les jeunes (54%), suivis par la tranche 35-49 ans (53%). Les chiffres diminuent avec l’âge jusqu’à arriver à 28% pour les personnes au-delà de 65 ans.

Le guide distingue l’isolement social – vivre seul – du sentiment de solitude. Il y a 46% de Belges qui se sentent seuls, mais il n’y a pas 46% de Belges qui vivent seuls ! On peut se sentir seul quand on est en couple, quand on est entouré. Se sentir mal dans sa relation de couple augmente de 3.7 fois le sentiment de solitude. C’est tout un pan de la solitude qui est caché, moins apparent que pour quelqu’un qui vient de divorcer ou de perdre son conjoint, précise Christelle Gilquin.

Le guide a répertorié les critères de solitude en fonction des tranches d’âges :

  • La tranche 20-35 ans : on vient de quitter les études, on n’a pas encore de réseau professionnel, on n’a pas encore trouvé l’âme soeur ou on est trop connecté sur les réseaux sociaux.
  • Les 35-49 ans : on est en couple depuis un certain temps, la routine et les problèmes conjugaux ont pu s’installer. On place haut la barre professionnelle, on est pris par les enfants, on n’a plus le temps de voir ses amis, tout va trop vite.
  • Au-delà de 50 ans : les enfants quittent le nid.
  • Au-delà de 65 ans : c’est la mise à la retraite et on perd 80% de son réseau social. Les problèmes de santé augmentent.

Il y a différentes formes de solitude et déterminer quel est son besoin exact derrière ce sentiment de solitude est important pour pouvoir y apporter une solution concrète, explique Christelle Gilquin. Il faut réfléchir à ce qui nous manque, à ce qui n’est pas comblé : une nouvelle amie, une meilleure communication dans le couple, des échanges plus intellectuels….


La solitude, un apprentissage

On pense souvent qu’on ne pourrait pas vivre seul, on redoute la solitude. C’est pour cela que Monique Castelain-Foret a voulu écrire ce livre, elle a voulu montrer la solitude autrement. Beaucoup d’autres peurs se cachent derrière la peur de la solitude : la peur du changement, de l’inconnu, la peur de la différence, alors qu’on a l’impression que tout le monde est en couple, que tout le monde est heureux. Et il faut bien reconnaître qu’il est parfois difficile socialement de trouver une place en solo.

L’auteure de Précieuse solitude insiste sur l’apprentissage : il est préférable d’apprendre à apprécier la solitude que de vouloir absolument combler les choses. L’un des bénéfices de la solitude, c’est la liberté : on peut tenter des choses et trouver en soi des capacités ignorées. Le regard de l’autre, qui peut être enrichissant parfois, peut aussi être destructeur.

Cet apprentissage peut passer par un certain moment de souffrance ; or, on a du mal à admettre que la souffrance fait partie de la vie. Si on accepte la solitude au lieu de la considérer comme quelque chose d’injuste, on va découvrir autre chose, des compétences insoupçonnées chez soi, on va valoriser notre créativité. On peut s’épater soi-même quand on est seul.

Passer par la case thérapie peut aider à s’ouvrir aux autres et à accepter davantage la solitude. Les introvertis sont des gens qui se ressourcent seuls alors que les extravertis ont besoin des autres. Il est important de connaître son tempérament pour y adapter sa vie.


La solitude à l’ère du numérique

Les réseaux sociaux nous donnent l’impression que nous sommes très entourés, que nous avons beaucoup d’amis. Nous sommes tellement dans l’attente de recevoir des messages, dans la peur d’être oubliés par nos 'amis', que nous développons une dépendance qui peut amener à nous sentir encore plus seuls ou délaissés parce qu’on ne nous a pas répondu tout de suite. Monique Castelain-Foret parle de semi-échanges, dès lors qu’on fait plusieurs choses à la fois, on écoute l’autre d’une oreille tout en étant sur son portable. Ce sont des semi-présences, on n’accorde pas toute son attention à l’autre.

Christelle Gilquin insiste aussi sur la déconnexion nécessaire face à cette illusion d’être mille fois entourée. Communiquer via Facebook ou via mail nous fait manquer la dimension verbale ou celle du toucher. Rien de mieux que de voir les gens en chair et en os !

 

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