Tendances Première

Slow working : travailler moins mais travailler mieux

Avec la crise du Covid-19, c’est le monde du travail tout entier qui est amené à se réinventer. Si le télétravail fait déjà des émules, des idées plus novatrices comme la semaine de quatre jours ou de quatre heures, bruissent aussi dans les couloirs des entreprises. Moins d’heures de travail, des salarié·e·s plus heureux et des projets bien portants : le credo ne date pourtant pas d’hier ! Lumière sur cette la tendance du " slow working ", avec Jean-Olivier Collinet de Jobyourself.

 

C’est une déclaration dans la presse qui n’est pas passée inaperçue. Alors que le monde entier traverse une crise sanitaire et économique sans précédent, la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern expliquait en mai dernier réfléchir à la semaine de quatre jours, afin de relever les secteurs du tourisme et de l’hôtellerie.

C’est un moment exceptionnel et nous devrions être prêts à envisager des idées extraordinaires " a-t-elle détaillé.

L’idée : donner de la flexibilité aux salariés durement touchés, afin de leur permettre de devenir plus productifs. Une idée que d’autres ont déjà soufflé, comme il y a quelques mois son homologue finlandaise Sana Marin, qui croit aux vertues d’une semaine réduite, à l’échelle du pays tout entier cette fois.

Présentéisme usant et coûteux, déconnexion impossible, burn out… Et si on travaillait trop ? 

Ou plutôt : et si on était trop au bureau, trop sollicité·e, trop stressé·e, sans pour autant être plus efficace et productif·ve qu’avant ?

Des chercheur·euse·s comme Dan Schawbel en sont persuadé·e·s. Directeur associé chez Workplace Intelligence, l’auteur américain a mené plusieurs études sur l’épuisement professionnel.

L’épidémie de burn out n’est pas un leurre. Les actifs travaillent plus longtemps qu’avant, n’arrivent plus à décrocher à cause des nouvelles technologies, et se retrouvent épuisés. " . Résultat : les couts de l’incapacité de travaille coute plus cher que le chômage.

Désormais, Dan Schawbel s’intéresse donc de près, lui aussi, à la semaine de quatre jours. En 2018, il a sondé 2 772 employé·e·s dans huit grands pays dont la France et les États-Unis : combien de jours durerait la semaine idéale ? " La première réponse, à 34%, a été : 4 jours.

Ce qui est intéressant, c’est que très peu de gens ont répondu “zéro” relève-t-il. C’est la preuve que les gens veulent travailler, mais qu’ils se rendent compte que quatre jours seraient suffisants et, surtout, plus reposants mentalement. " Selon un récent sondage ADP, 60% des Français·e·s seraient favorables à un tel rythme.

 

4 jours et un emballement

Les réflexions et tentatives pour réduire (encore) le temps de travail ne datent pas d’hier. Dès les années 90, on recensait déjà des cas d’entreprises instaurant la semaine de 4 jours aux États-Unis ou encore en France. Mais depuis peu, dans des entreprises privées comme publiques, dans des associations ou même à l’échelle de certaines municipalités (comme Göteborg en Suède ou Reykjavik en Islande), les expériences se multiplient et se placent sous le feu des projecteurs : semaine de quatre jours, de 28 ou 32h, journée de 6 voire 5 heures 

Même des pays a priori bien loin de ces considérations, comme le Japon, s’y sont mi s. À l’été 2019, Microsoft y testait avec succès un week-end qui démarre dès le jeudi soir. Le phénomène prend de l’ampleur, à l’heure où le bien-être personnel s’érige en valeur absolue. " J’ai déjà échangé avec 160 entreprises dans le monde, qui se sont lancées dans de tels projets ", dénombre Alex Soojung-Kim Pang, consultant à la Silicon Valley, dont le livre SHORTER - Work Better, Smarter, and Less sortait en mars dernier en France. Lui aussi y croit dur comme fer : travailler moins, mais mieux, serait la clé du bonheur, au bureau comme en-dehors. 

Mieux, en quatre jours, il fait autant que cinq dans le passé. " À l’été 2018, j’ai donc proposé à l’équipe de l’instaurer au sein de toute l’entreprise. Certains étaient sceptiques sur le fait que nous allions réussir à abattre la même quantité de travail, mais tous avaient très envie d’essayer. " Bonne pioche : deux ans plus tard, le CEO l’assure : l’équipe de neuf - toujours la même - n’a constaté ni ralentissement du business, ni baisse de la production de travail. " Au lieu de cela, nous sommes plus énergiques, plus concentrés, et plus heureux. "

Mais devenir plus productif·ve, c’est aussi grignoter sur les pauses café, les débriefs de vie perso et autres vagabondages sur les réseaux sociaux. Et là, pas sûr que ça plaise à tout le monde. Toujours selon Invitation Digital Ltd, 65% des sondé·e·s ont déclaré ne pas être en mesure de se passer de leurs distractions, la moitié expliquant qu’elles " permettaient de rendre leur journée de travail plus supportable " (sic).

 

Les patrons sont frileux 

 Si la plupart refuse d’avouer (même anonymement !) qu’ils ou elles sont contre, " la majorité n’appliquera jamais une semaine de quatre jours, parce que mathématiquement ça revient pour eux à payer 20% de plus à l’heure travaillée", soulève pour sa part Isaac Getz, Professeur à ESCP Europe et spécialiste de l’entreprise.

Ce seraient de gros investissements, que seules quelques acteurs aux reins solides pourraient se permettre. D’autant plus qu’à l’écueil financier s’ajoute un autre obstacle, plus infranchissable encore : celui de la culture managériale. C’est ce que pointe une étude menée en 2019 par la multinationale Citrix. " Ce qui inquiète le plus les entreprises, c’est la perte de contrôle, Car comment contrôle-t-on le temps d’un salarié ? Comment être sûr qu’en travaillant moins, il travaillera mieux ? "

 Il faut passer du management du temps au management entièrement tourné vers les objectifs 

En somme, définir régulièrement des milestones clairs, co-définis, et ne plus considérer que parce qu’un·e salarié·e est présent·e physiquement, cela veut dire qu’il·elle bosse forcément… Une gageure, particulièrement au pays du présentéisme : selon une récente étude Glassdoor, 

 

La semaine de 4 jours, créateur d’emploi ?

Si on compare une étude en France à la Belgique, en employant la semaine de 4 jours un peu différemment, c’est même le chômage de masse qui pourrait être enrayé. " 160 000 emplois pourraient être créés sur le territoire, si toutes les entreprises Belge passaient en 4 jours travaillés ", JO COLLINET

Pour un député européen, c’est le dispositif de la loi de Robien qu’il faut rétablir : une exonération de l’ensemble des cotisations, pour toute entreprise passant à la semaine de 4 jours et… embauchant au moins 10% de nouveaux CDI.

 

Tous en mode slow working ?

 

Et s'il fallait ralentir plutôt qu'accélérer ? Diane Ballonad Rolland est fondatrice et dirigeante du cabinet Temps & Equilibre, coach professionnelle certifiée, auteure de sept livres sur l'organisation et la gestion du temps, et à l'origine d'un programme de méditation pour se réapproprier son temps, accessible sur l'appli Petit Bambou. Elle vient de publier le premier livre sur le slow working en France. Pour cette experte de la gestion du temps et de l'équilibre vie pro/vie perso, il est possible de modifier en profondeur notre rapport au travail en changeant en priorité notre rapport au… temps !

Il faut rappeler que le concept s'inscrit dans la lignée du mouvement slow food. Ce mouvement n'a cessé de croître, d'essaimer dans le monde entier et dans toutes les sphères de la vie - on parle de slow parenting, de slow travel , de slow cooking et même de slow sex -, jusqu'à s'introduire dans le monde du travail, avec le slow management, le slow business ou le slow working.

Ces notions s'affirment à contre-courant de l'entreprise d'aujourd'hui où l'on privilégie le court-termisme, le culte de la performance et le multitâche, au détriment de la santé des salariés et de la qualité de vie au travail. Le slow working réhabilite la qualité au détriment de la quantité et rappelle que pour travailler mieux, il faut travailler plus lentement.

Avec le slow working, l'objectif est de travailler avec intelligence et non avec excès, d'aller moins vite pour mieux agir, d'être plus réfléchi, plus stratégique, tout en sachant reconnaître que parfois, la meilleure chose à faire, c'est précisément… de ne rien faire !

Comment faire?

 

Par exemple, identifiez au début de votre journée, trois à cinq grandes priorités par jour et fixez une durée pour chacune d'entre elles, en veillant à ne pas programmer 100 % de votre temps disponible. Cela vous laisse une marge pour les imprévus, les interruptions internes ou externes, les aléas divers et variés (problème informatique, retards…), et le cas échéant, pour vos baisses d'énergie.

Autre moyen : bloquez des plages dans votre agenda pour réfléchir à des projets, prendre du recul sur votre activité, faire le point. Vous pouvez aussi mettre votre cerveau au repos en vous accordant quelques minutes de pause entre deux tâches ou deux réunions. Fermez la porte de votre bureau et profitez-en pour laisser retomber la pression , apprécier l'instant présent et retrouver de la disponibilité mentale pour la suite.

Le slow working, c'est arrêter ce jonglage incessant et limiter les distractions pour basculer en mode monotâche chaque fois que c'est possible, autrement dit se concentrer sur une seule chose à la fois et être pleinement présent à ce que l'on fait . Par exemple, si vous recevez quelqu'un dans votre bureau, veillez à ne pas répondre au téléphone. Ce n'est pas forcément facile, mais c'est bien plus efficace et bien moins fatigant que le multitasking.

 

A lire

 

Slow working, 10 séances d'autocoaching pour travailler moins mais mieux , Diane Bollanad Rolland, Editions Vuibert, mai 2020, 192 pages, 14,90 euros

 

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