Tendances Première

Se sent-on moins responsable lorsque l’on est 'aux ordres' ?

L’agentivité, c’est la faculté d’action d’une personne, sa capacité à agir sur le monde, son entourage. Une étude réalisée par l’ULB, au sein de l’Armée, démontrait récemment que travailler dans un environnement fortement hiérarchisé a une influence négative sur le sentiment d’agentivité des individus. Coercition rime-t-elle donc avec perte d’agentivité ? Peut-on élargir les résultats de cette étude au monde de l’entreprise en pleine mutation ? Peut-on aussi éclairer nos comportements en temps de crise ?

Analyse avec Emilie Caspar, chercheuse au Centre de Recherche Cognition et Neurosciences ULB et Martin Mahaux, expert en Transformation Organisationnelle et co-fondateur de Phusis.

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L’agentivité, agency en anglais, est le sentiment subjectif que quand on fait une action, on sait qu’on est l’auteur de cette action, explique Emilie Caspar. Normalement, tout adulte en bonne santé éprouve ce sentiment d’agentivité. Mais il peut être réduit ou peu clair chez certains patients atteints de schizophrénie, par exemple : ils ne sont pas toujours sûrs de savoir à qui attribuer l’action et sa conséquence. L’absence d’agentivité ou de responsabilisation est une pathologie psychiatrique.


L’Armée belge sous la loupe

De façon générale, ce sentiment d’agentivité peut être augmenté ou diminué selon les conditions. Le Centre de Recherche Cognition et Neurosciences ULB a réalisé une étude sur ce phénomène, avec l’Armée belge et en collaboration avec l’Université de Londres, sur plusieurs années.

Il était dans un premier temps question de savoir si le fait d’obéir à un ordre allait avoir un impact sur le sentiment d’agentivité, au point qu’on soit capable de commettre des atrocités, sous le couvert d’une diminution de responsabilité.

"Techniquement, le fait d’obéir à un ordre ne devrait pas avoir d’impact, parce que nous sommes toujours l’auteur de cette action", explique la chercheuse Emilie CasparPourtant, une première étude a montré que le fait d’obéir à un ordre diminuait assez fortement, même au niveau neural, le sentiment d’agentivité.

Une deuxième étude cherche à savoir ce qu’il en est des individus qui vivent quotidiennement dans un environnement hautement hiérarchisé et parfois coercitif. D’où la collaboration avec l’Armée belge.

Il s’agit d’une variante éthiquement correcte de l’expérience de Milgram, publiée en 1963. Elle utilise un paradigme un peu différent, mais basée sur la même logique d’obéissance à des ordres qui vont faire souffrir autrui, mais en respectant les règles éthiques actuelles.


Une expérience de Milgram 2.0

Dans cette nouvelle étude, le donneur d’ordre est un officier de l’Armée belge ou un expérimentateur scientifique civil. La personne qui obéit et la victime sont dans la même pièce ; la première voit donc la conséquence de son geste, la contraction musculaire produite au niveau de la main de la seconde par le choc électrique. Le seuil de douleur restant bien sûr tout à fait acceptable.

Généralement, on a pu observer que les agents ont suivi les ordres.

Bien que l’expérience de Milgram soit connue et largement médiatisée, Emilie Caspar a été surprise de voir que les gens ont accepté de participer à l’étude et surtout d’obéir à des ordres, à la pression sociale d’un expérimentateur, pour lui faire plaisir, pour 5 centimes, et même s’ils étaient libres de ne pas le faire ! Ceux qui ont refusé ont été extrêmement rares !

Dans la structure très hiérarchisée, parfois coercitive, avec une forte pression sociale, de l’Armée, il est apparu assez rapidement que, chez les personnes les moins gradées, qui ont l’habitude d’obéir à des ordres, le sentiment de responsabilité et d’agentivité est largement diminué. Et cela, même dans les conditions où elles restent libres de choisir quelle action effectuer.

Il semblerait donc que le fait de travailler dans ce genre d’environnement a un impact très négatif sur le sentiment d’agentivité.

On a observé aussi que cela dépend du rang occupé à l’Armée. Les officiers en dernière année d’Ecole militaire, par exemple, suivent un entraînement à la responsabilisation, ce qui aiderait à préserver le sentiment d’agentivité et la responsabilité individuelle. Cet entraînement pourrait donc faire l’objet d’un véritable apprentissage, très intéressant pour l’Armée, mais dans la vie civile également. Les gens pourraient devenir plus responsables des actes qu’ils font. Développer le sens critique à l’école pourrait aussi être un premier pas dans ce sens.

 

Vers la gouvernance collaborative

Martin Mahaux est expert en Transformation Organisationnelle et co-fondateur de Phusis. Il s’occupe de la transformation et de l’accompagnement d’entreprises face aux nouveaux enjeux de société, notamment à travers la gouvernance collaborative.

Il s’agit donc de diminuer la hiérarchie de pouvoir, tout en maintenant une hiérarchie d’objectifs. Ce n’est pas parce qu’on est sur le terrain, au niveau des opérations, qu’on doit être celui qui obéit aux ordres d’en haut. Un autre modèle est possible, où chacun se sent plus autonome et plus responsable.

Il ne s’agit pas de supprimer toute responsabilité et de donner libre cours à l’anarchie, au contraire tout le monde devient responsable ! On pose un cadre qui clarifie pour tout le monde les responsabilités et les rôles de chacun, gardé à jour en continu. On distribue la responsabilité.

Le sentiment de responsabilité, d’engagement, a des conséquences positives directes sur l’organisation, sur les performances, sur le bien-être et au final, sur la société.

Phusis change donc le cadre et accompagne les gens dans les nouvelles pratiques. L’apprentissage se fait petit à petit. Le management doit apprendre à lâcher prise et les collaborateurs doivent apprendre à prendre leurs responsabilités, à demander l’avis de leur chef plutôt que son aval.

Phusis a été également amené à intervenir à l’Armée, via des séminaires avec l’État-Major, qui s’intéresse de près à ces nouvelles façons de fonctionner, tant en Belgique qu’en France. Ils voient le monde devenir de plus en plus complexe, de plus en plus incertain, difficile à prévoir à l’avance. Le système hiérarchique a du mal à s’adapter, notamment en situation d’urgence, quand il faut pouvoir compter sur la responsabilité des gens.

 

Crise sanitaire et responsabilité

En cette période de crise, la question du sens de la responsabilité est majeure. Le fait d’expliquer très clairement, de bien communiquer, d’organiser des campagnes sur les mesures à suivre, aide beaucoup à la responsabilisation. L’échange de communication, la transparence sont des piliers centraux pour une société collaborative.

La gouvernance collaborative se base sur la confiance. On ne donne plus d’ordres, on fait confiance au fait que l’individu a compris pourquoi il est là et on sait qu’il a besoin de toute l’information nécessaire pour prendre ses décisions.

Cependant, le télétravail ne va-t-il pas, à terme, entraîner une forme de démotivation, de déresponsabilisation ? Tout le monde a besoin de contacts sociaux. On risque de constater une perte en termes d’agentivité, même si, au départ, la personne faisait preuve de beaucoup d’engagement.


A suivre dans la séquence de Tendances Première, ici

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