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Que vont devenir nos jeunes après le Covid?

Entre études repensées, défis climatiques et marché du travail en mutation, le confinement aura des impacts durables sur les attentes des nouvelles générations. La génération du " monde d’après Covid ", la génération Covid. Les réponses de Jean-Olivier Collinet de Jobyourself en quelques questions.

 

L’expression " monde d’après " vous déclenche une crise d’urticaire ? Cette réaction ne doit néanmoins pas vous aveugler face à ce moment critique que traverse la jeunesse. Entre études repensées, défis climatiques et marché du travail en mutation, le confinement aura des impacts durables sur les attentes des nouvelles générations.

Les crises, les guerres, les révolutions, les grands bouleversements historiques, conduisent très souvent à l’émergence de phénomènes générationnels.

Dans ces moments de crise, tout est remis à plat, il y a un sentiment de table rase, et les jeunes générations peuvent être conduites à mettre en cause les générations aînées, celles qui sont aux commandes, pour avoir mené la société au désastre ou, simplement, ne pas avoir su répondre efficacement aux défis qui se présentaient.

L’exemple typique d’une telle émergence générationnelle est la guerre de 14

L’historien américain Robert Wohl qui y avait consacré un livre qui a fait date (The generation of 14), montre à quel point cette catastrophe humaine avait introduit un sentiment de discontinuité radicale d’avec le passé. Les jeunes qui avaient survécu étaient gagnés par la conviction profonde que plus rien ne pourrait être comme avant, et que les élites qui dirigeaient la société avant et pendant la guerre ayant failli, elles avaient perdu toute légitimité pour poursuivre leur tâche.

Question 1 : Plus rien ne pourra être comme avant. Vraiment ?

La profusion de milliards d’euros déversés sur l’économie pour atténuer les effets destructeurs de la crise a pu entretenir l’illusion que ce coût serait finalement minime ou que l’État continuerait de le prendre à sa charge.

Il est frappant de voir, dans l’étude de Vice Media déjà citée, que cette question des conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire n’est absolument pas abordée. Le réveil risque donc d’être brutal et il n’est pas exclu qu’à ce moment-là on puisse assister à un réveil d’une forme de conscience générationnelle.

L’ONU affirme qu’à travers le monde, un·e jeune sur six âgé·e de 18 à 29 ans a perdu son emploi durant le confinement.

Les individus de cette tranche d’âge ayant conservé leur emploi ont vu leur nombre d’heures de travail chuter de 23% en moyenne.

Un constat terrible pour une génération déjà très affectée à l’échelle mondiale par le chômage. En 2019, près de 14% de jeunes étaient sans emploi, un taux supérieur à celui de toutes les autres tranches d’âge.

Question 2 : la génération "Covid": on repense son travail

Depuis le début de la pandémie, les Belges sont nombreux (55%) à réfléchir au sens de leur travail, voire à leur utilité, selon un sondage de Monster.

Le chiffre monte à 61% chez les 18-24 ans. Une autre étude de Jobteaser met en évidence que 25% des jeunes talents changent d’orientation à l’aune de la crise.

Question 3 : les jeunes et l’écologie

Parmi les étudiants et jeunes diplômés, certains sont convaincus qu’on va dans le mur. Ils prônent des modèles résilients, plus locaux, comme la permaculture ou les écolieux. Naturellement, ils ne sont pas une majorité

Il y a des personnes qui souhaitent que les employeurs proposent des offres d’emploi permettant aux jeunes d’inscrire leur vie professionnelle dans une logique écologique. Et il l’assure : " Les récents événements ont débordé du cadre habituel du militantisme chez les jeunes. De nouvelles modalités d’engagement vont naître. "

Une étude de Dauphine Junior Consulting, effectuée sur 850 étudiants nous apprend que 48% ont plus envie qu’avant la crise de travailler pour une association.

Franchiront-ils le cap ou ces vœux se briseront-ils sur le mur de la récession ? Parmi les milliers de jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi, 40% sont plutôt inquiets quant à leurs perspectives professionnelles, selon l’étude de Jobteaser. Et pour cause : entre janvier et avril 2020, le volume d’offres d’emploi destinées aux jeunes ayant moins d’un an d’expérience s’est effondré.

Question 4 : des jeunes sacrifiés ?

La situation particulièrement délicate rencontrée par toute une promotion de jeunes diplômés ne saurait éclipser celle des lycéens. Non seulement la réputation des diplômes 2020 est déjà remise en question, mais le confinement a aussi rendu impossible la visite de leur future université ou école supérieure.

On sait tous combien ces journées portes ouvertes furent cruciales dans nos choix d’orientation. Les étudiants ont pour la plupart été privés d’oraux, quand d’autres, en plein cursus, ont dû ravaler leurs ambitions à l’aune de la crise (choix des stages et d’alternance limitée, mobilité à l’étranger annulée…).

D’ici à cinq ans, le confinement sera-t-il toujours considéré comme un épiphénomène ? L’historien Patrick Boucheron, interrogé sur France Inter, n’y va pas par quatre chemins : " Durant le confinement, les jeunes ont été sacrifiés pour préserver la santé des plus âgés. "

Question 5 : télétravail : le retour incompris dans les bureaux

Autre révélation du confinement pour les Millennials et la génération Z : le télétravail. Comment accepter de repartir au bureau, affronter embouteillage ou métro bondé, quand l’intégralité du travail peut être faite (et bien faite) depuis chez soi ?

Beaucoup regrettent déjà le confinement. " Outre l’absence de transports, c’est le confort de chez soi et le fait ne pas être obligé de travailler les relations sociales au bureau qui m’ont soulagée. En temps normal, ça me prend la moitié de mon énergie ! " confie Sophie, jeune active de 29 ans.

La perméabilité entre vie professionnelle et vie privée semble, en outre, avoir été moins mal vécue par les plus jeunes. Avant le confinement, les jeunes recrues avaient déjà largement l’habitude de faire défiler les stories Instagram entre deux réunions.

WhatsApp avait le droit à un onglet constamment ouvert, quelque part entre celui pour Slack et le menu de la cantine. Le 100% télétravail a juste inversé les choses : cette fois, ce sont les mails pro et les " conf calls " qui se sont invités à leur domicile. Et les syndicats ne s’y trompent pas : ils ont relancé les négociations pour amplifier le télétravail.

Le patronat freine, partagé entre la crainte de voir s’effriter la créativité et celle de perdre le contrôle sur les équipes. Côté salarié, on avance désormais avec plus d’assurance qu’il n’y a plus besoin d’être vu pour être efficace.

Avides de jeunes talents, les géants de la tech ont vite épousé cette idée. Après Twitter, Square, c’est Facebook qui annonce un télétravail permanent pour 50% de ses salariés dans les prochaines années. Le réseau social expérimente même un bureau virtuel utilisable à travers une paire de lunette high tech.

 

Question 6 : quid de la réponse de l’enseignement supérieur ?

Travailler et manager à distance, ça s’apprend. Universités et écoles vont devoir revoir leurs maquettes pour enseigner ces nouvelles soft skills, tant recherchées par les recruteurs. Elles devront aussi répondre aux aspirations grandissantes de leurs étudiants. Au Canada, la direction a pris acte des revendications : tous les cours fondamentaux du management ont été revus pour inclure les thématiques du digital et de la responsabilité sociétale des entreprises, affirme la direction.

Si le désir d’avoir une carrière " à impact " n’est pas nouveau, la crise sanitaire lui a donné une nouvelle raison d’exister.

En plein confinement, l’Edhec a d’ailleurs annoncé un nouveau double diplôme avec Sciences Po Lille, intitulé " Management de l’action publique ".

S’il était déjà dans les tiroirs avant l’apparition du Covid-19, aucun doute qu’il bénéficiera opportunément de l’effet crise sanitaire sur les vocations des étudiants qui ont envie d’œuvrer pour le bien commun. " Ce n’était plus possible que des métiers du public soient complètement déconnectés du privé. L’hybridation des connaissances est de plus en plus demandée par les étudiants ", explique Pierre Mathiot, directeur de l’Institut d’études politiques de Lille, qui atteste que son master interdisciplinaire en gestion des risques a fait le plein cette année.

En conclusion : ne pas consentir à se laisser appeler " génération Covid "

Alors non, il n’y aura pas à la rentrée 2020 un monde d’après totalement différent. Et nombre d’étudiants diront que ces quelques initiatives ne suffisent pas à répondre à leurs aspirations. Que les entreprises non plus ne sont pas à la hauteur.

Chacun doit sortir de sa posture pour construire les changements auxquels la plupart aspirent. Exit les stéréotypes éculés sur les entreprises, mais aussi sur les jeunes qu’on taxe volontiers d’égoïsme.

Cette génération commence à écrire sa part du nouveau monde et " ne doit pas consentir à se laisser appeler 'génération Covid' ou génération Attentat ", " Quelle fierté y a-t-il à être la génération Covid ? C’est à elle de donner son nom au temps qu’elle a vécu. "

 

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