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Que signifient nos réactions en ces temps de pandémie ?

Panique, incertitude, colère, confiance, nos émotions se bousculent
Panique, incertitude, colère, confiance, nos émotions se bousculent - © Pixabay

La pandémie de Covid19 provoque toute une série de réactions : panique, déni, calme, sérénité, dépit, résignation, colère, lassitude, empathie, solidarité, solitude, révolte, abattement,… Que signifient ces émotions ? Que disent-elles de nous ? Comment donner du sens à cette période si particulière ? Pourquoi est-il nécessaire de donner du sens ?

Réponses avec Laurie Hawkes, psychologue clinicienne auteure du Petit traité de lucidité sur soi-même et sur les autres (Ed. Payot&Rivages) et Michel Dupuis, philosophe à l’UCLouvain, à l’initiative d’une plateforme interdisciplinaire, Paroles de soin, paroles de sens, réunissant philosophes et professionnel·les du secteur des soins de santé.

Pour Laurie Hawkes, les émotions en temps de crise ne sont pas forcément les émotions de la personnalité que nous pensions avoir. Focus sur certaines d’entre elles.
 

L’incertitude

L’incertitude nous met mal à l’aise, c’est un sentiment très difficile à vivre. L’inconnu fait peur, depuis l’enfance. On veut savoir. Dans ces circonstances de confinement, on a besoin d’une date, d’une échéance à envisager, pour nous rassurer. Certains arrivent à développer une sorte de résilience ou d’optimisme, qui leur permet de gérer l’incertitude et de dire : on verra bien, on se débrouillera bien. Beaucoup d’autres sont moins solides et moins adaptables aux circonstances, observe Laurie Hawkes.

Nous passons de quelque chose de très virtuel, le monde numérique, à quelque chose de très concret, qui nous rappelle que nous sommes les pieds sur terre et que cette nature nous rattrape. Et c’est une redécouverte fondamentale, affirme Michel Dupuis.

"On se fait tout à coup piéger par une intelligence qui n’est pas du tout artificielle, mais complètement naturelle, qui est une intelligence virale en quelque sorte. C’est le retour du réel, qui nous rappelle que vivre dans sa tête ou dans ses disques durs, cela ne suffit pas".


Le courage

Nous avons besoin de faire quelque chose, d’être dans l’action. Beaucoup ont dû tout arrêter d’un seul coup et ont le sentiment d’être inutiles. L’action est une excellente défense, mais applaudir à la fenêtre est, pour beaucoup d’entre nous, la seule chose que nous puissions faire.

Les héros d’aujourd’hui sont des êtres humains souffrant, peinant, aimant, espérant, craignant, qui font leur job et qui ont besoin de reconnaissance à certains moments. Cette crise fait voir des gens que l’on ne voyait pas : des gens qui s’occupent de la distribution, du soin…

"On les appelle des héros mais le mot qui convient serait peut-être les endurants : des gens qui endurent, qui supportent, qui sont courageux. Ceux qui ont le courage de parler, de se taire, de ne pas sortir, de soutenir à distance, de ne pas être entendu, c’est peut-être mieux que des héros, sinon c’est trop lourd."
 

Le besoin de contrôle

Certains anxieux cherchent à tout contrôler, cela leur donne une forme de sécurité, les rassure. Mais aujourd’hui, nous sommes hors contrôle, excepté à la maison.

Le lâcher-prise sur le contrôle est nécessaire d’un point de vue philosophique, il permet de se retrouver face à soi-même, face à sa condition d’être humain.

La réalité nous rappelle que notre contrôle, notre capacité de gérer ne sont pas ultimes, explique Michel Dupuis. A côté du courage, nous sommes forcés de vivre une autre vertu, celle de la confiance. Qu’est-ce qui fait que je parviens à survivre alors que je sens bien que tout ne tient qu’à un fil ? Je m’en remets au bras de l’autre. Qu’est-ce qu’on est sans les autres ? Le discours individualiste, associé au capitalisme individuel, est un signe de manque de confiance.

"Ici c’est comme si la vie - parce qu’un virus, c’est aussi la vie - nous faisait une terrible leçon, en nous faisant presque mourir, on est tous touchés ou presque, on ne meurt pas tous heureusement. Cette leçon, c’est l’apprentissage de la confiance. D’oublier ce rêve fou que l’on maîtrise complètement tout, ce qui est tout à fait faux, et de pouvoir se rouvrir à cet espace de confiance."

Pour lui, l’émotion ce n’est pas qu’une notion psychologique : c’est ce qui nous fait toucher les étoiles, c’est-à-dire aller ailleurs en nous disant, j’ai peur, j’ai confiance, je me sens bien, je me sens triste, mais cela renvoie à une forme de sens, qui est encore autre chose.

Laurie Hawkes y ajoute l’idée de faire confiance aussi à autrui. Certains sont dans le conspirationnisme, ont l’impression qu’on leur cache des choses. Cette méfiance leur fait beaucoup de mal à eux-mêmes, ils se replient sur eux-mêmes. "Faire confiance, c’est vivre de façon beaucoup plus ouverte, respirante et vivante."


La colère

Certains ressentent un sentiment de colère envers ceux qui expriment un sentiment d’apaisement face à la situation. Cela montre bien que les choses ne sont pas faites d’une seule couleur et que ce qu’on appelle la sympathie, la solidarité est souvent associé à de l’agressivité, à de la jalousie. Cela agace de voir son voisin plus tranquille que soi, constate Michel Dupuis.

"C’est aussi l’occasion de nous rappeler que nos émotions viennent d’un 'fond obscur', le fond humain, où il y a le meilleur et le pire. Cette révolte s’adresse à des boucs émissaires : le voisin, les autorités publiques, les médecins…"

Dans tous les moments graves de l’histoire, tout le monde a pensé en termes de 'mal'. Or dans la pandémie qui nous touche, ce mot 'mal' n’est pas utilisé, comme s’il était devenu trop religieux, trop sacré, trop spirituel. Or, pour Michel Dupuis, il est intéressant.

"La question du mal, du mal naturel, comme une maladie, est vraiment profonde parce qu’elle interroge profondément le sens de l’existence. La couche des émotions n’est pas la dernière couche, elle renvoie à autre chose : nous sommes des vivants qui avons besoin de sens. Et quand nous n’en avons plus, nous ne pouvons pas survivre."


La peur de montrer qu’on va bien

Laurie Hawkes a observé, en règle générale mais encore plus maintenant, que beaucoup de personnes ont peur de montrer qu’elles sont heureuses, de crainte de faire envie, de faire du mal aux autres ou que les autres aient envie de leur faire du mal. Or, en disant qu’on va bien, on ne veut pas en imposer aux autres, mais on cherche seulement à les inspirer. Si on se sent bien, on peut aussi être disponible pour aider.

Peut-être que le premier geste philosophique c’est un grand sourire, un grand rire, un éclat de rire, avant d’être des grands mots, avance Michel Dupuis.

"Les soignants qui font les clowns sur des vidéos sont des gens extraordinaires capables de prendre du recul et de se faire du bien en faisant sortir cette pression, sans jamais se moquer des gens, sans se prendre au sérieux. Le cadeau que l’on peut faire à ces gens-là, ce n’est pas de les prendre au sérieux comme des héros mais de les prendre au sérieux comme des gens que l’on peut célébrer, que l’on peut aider, en respectant le confinement."

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