Tendances Première

Quand le lien mère-enfant ne se fait pas

On parle souvent de la mère de façon idéalisée, pourtant il n’est pas toujours facile d’être maman. Employée exemplaire, épouse séduisante et maman dévouée, le modèle culturel occidental pèse sur les épaules des femmes, parfois jusqu’au 'craquage'. Comment aider les mamans dans la détresse ? Comment retisser des liens familiaux abîmés ? Hélène Romano, psychothérapeute clinicienne, vient en aide à ces mamans psychologiquement évaporées.


Hélène Romano est l’auteure de 'Quand la mère est absente' (Ed. Odile Jacob). Un livre qui aborde, avec bienveillance et lucidité, la question dérangeante des violences maternelles, quelle qu’en soit la forme, afin de nous aider à mieux comprendre et soigner la souffrance des liens qui peut exister entre un enfant et sa mère.


 

Rassurer les mères

Les femmes qui sont en difficulté dans le lien à leur enfant se trouvent souvent très seules. Les relais familiaux ont évolué : on a perdu le soutien intergénérationnel qui existait autrefois, les grands-mères, les amis, les proches travaillent, sont loin ou sont peu disponibles. Les jeunes mamans trouvent peu d’aide autour d’elles et certaines vivent une très grande détresse. Et lorsque cela devient trop compliqué, la première victime est l’enfant.

Des choses sont mises en place pour aider ces jeunes mères mais elles sont souvent trop psychiatrisantes ou pathologisantes. On parle trop vite de baby blues, on prescrit trop vite des médicaments. Alors qu’il s’agirait parfois juste d’une question de réassurance, explique Hélène Romano.

Il suffit parfois de recentrer la personne sur elle-même, de l’écouter, de lui permettre de mettre du sens sur ce qu’elle ressent, de ne pas lui donner l’impression d’être une (future) mauvaise mère, mauvaise épouse, mauvaise femme, avec ce côté très disqualifiant, méprisant qu’on peut avoir certaines fois avec des mères qui sont en difficulté.
Ne pas avoir l’impression d’être comprise peut, dans certains cas, entraîner un vécu persécutif, avec, en dommage collatéral, des répercussions sur la relation mère-enfant.

Il est important que la société prenne soin de ces femmes, pour éviter que le rejet sociétal ne vienne contaminer la relation avec leur enfant.
 

Le rôle essentiel du binôme

Avoir un enfant se construit à deux. Le binôme est extrêmement important. Quand la (future) maman ne va pas bien, la présence du conjoint ou de la conjointe est essentielle. L’empathie transitionnelle permet de faire du lien. Il s’agit d’éviter les propos accusatoires ou faussement réassurants, d’aller vers l’autre de façon très précautionneuse, en communiquant ses impressions et en montrant qu’on essaie de comprendre.

Les professionnels devraient aussi être formés à développer cette écoute aux parents, que ce soit pendant la grossesse, au moment de l’accouchement et après, et à essayer de ne pas être dans le jugement de valeur, mais dans la compréhension de ce qui fait souffrance :

  • Le partenaire, qui parfois se sent rejeté, peut être encouragé à être dans l’action, dans l’attention, et être ainsi valorisé.
  • La mère a besoin d’être portée et valorisée dans le regard de son compagnon ou de sa compagne, pour faciliter sa relation au bébé.
  • Certains soins pendant la grossesse ou l’accouchement peuvent être vécus de façon violente (épisiotomie…), et pourraient être mieux expliqués, moins banalisés par les professionnels. Car il arrive très souvent que les transformations du corps viennent raviver des choses compliquées dans l’histoire de certaines femmes.

Quand la rencontre psychique ne se fait pas

La souffrance des femmes, quand elles deviennent mères, peut être accentuée par leur passé difficile. Parmi les mères qui sont en difficulté ou qui sont maltraitantes, on retrouve très souvent des femmes qui ont eu, dans leur propre enfance, une mère peu aimante, peu bienveillante, peu bien traitante. Il leur manque une confiance en soi et en la vie qui rend parfois le fait de devenir mère plus compliqué.

Pour bien grandir, l’enfant a besoin d’un parent qui le protège physiquement, qui le sécurise psychiquement, qui l’aime et le respecte, qui le valorise et qui s’ajuste à ses besoins. Certains parents y parviennent avec certains de leurs enfants et pas avec un autre, qui les insupporte et qu’ils rejettent.

Il est important que les mères puissent s’autoriser à le dire. Très souvent, elles ont honte et se sentent coupables, et c’est ce que leur renvoie la société, explique Hélène Romano.

"Dans le système français - en Belgique c’est un peu différent – nous sommes obligés de le signaler aux autorités judiciaires. Donc la souffrance des liens mère-enfant est très vite judiciarisée en France. On n’a pas d’espace de guidance, d’accompagnement sans l’ombre de la judiciarisation. Donc beaucoup de femmes n’osent pas le dire."

Décryptage de sens

L’objectif en psychothérapie est de décrypter le ressenti de ces femmes et d’essayer de mettre des mots, du sens sur les émotions. La priorité est de faire en sorte que cette traduction des émotions évite des passages à l’acte.

"Certaines mères, confrontées à des maladies, à des deuils, à des vécus de maltraitance, seront en difficulté dans les liens avec leur enfant, tandis que d’autres deviendront maltraitantes. L’objectif des prises en charge précoces est d’éviter d’arriver à ce stade, en permettant aux femmes de décrypter leur ressenti, leurs émotions, en leur donnant des pistes pour être ajustées dans la relation avec leur petit, arriver à contenir les colères, en comprendre le sens. C’est très apaisant et cela permet de restaurer des liens."

Bébé qui pleure ne veut pas dire mauvaise mère !

Certaines mères vont parfois devenir maltraitantes physiquement avec leur enfant suite à un état d’épuisement psychique et physique majeur, parfois à un abandon du binôme. La mère se sent extrêmement seule, jugée, disqualifiée par le conjoint. Avec un sentiment de persécution de ces femmes qui ont l’impression que le bébé le fait exprès, que le bébé n’est pas gratifiant.

Or, si leur bébé pleure la nuit, alors que tous ses besoins ont été satisfaits, c’est parce qu’il a besoin de décharger les tensions accumulées dans la journée. C’est tout à fait normal.

"Mais comme la société est extrêmement idéalisante par rapport à la maternité, beaucoup de femmes ont l’impression que le bébé qui pleure signifie qu’elles sont des mauvaises mères."

Il est très important de donner des ressources aux parents, de leur apprendre à repérer les pleurs de faim, de détresse, de maladie et puis de décharge de fatigue. Si on le sait à l’avance, on s’y prépare plus facilement. D’où l’importance de la formation des professionnels de la petite enfance.

Ecoutez ici la suite de l’entretien

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK