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Psychologie : "Mentir , ca peut être rassurant"

Pourquoi certaines personnes préfèrent-elles croire et répéter un mensonge ? Pourquoi déploient-elles tant d’efforts pour faire comme si c’était vrai ? Déceler un mensonge, comprendre son rôle dans la société n’est pas un exercice facile. Le mensonge peut rassurer tout autant que la vérité peut déranger. Le médecin psychiatre Patrick Clervoy a étudié les mécanismes psychologiques qui organisent l’emprise du mensonge sur un groupe social.

Patrick Clervoy publie Vérité ou mensonge (Editions Odile Jacob).

Sa recherche s’est basée sur deux questions : pourquoi est-il si difficile pour une personne de sortir de son mensonge ? Et pourquoi est-il si difficile pour un groupe de pouvoir admettre qu’ils se sont trompés quand on leur a menti ?

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Le mensonge est souvent plus beau que la vérité

Les facteurs qui permettent de distinguer le mensonge de la vérité sont très subjectifs. Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations, souligne Patrick Clervoy.

"C’est tellement facile de mentir. Quand on essaie d’opposer la vérité au mensonge, la vérité est très faible, elle est très vite attaquable, contestable. Un mensonge est tellement rapidement séducteur, séduisant. On est en face de deux notions très inégales et celui qui veut faire advenir une vérité va être accablé de l’agressivité des autres qui ne veulent pas entendre cette vérité. Il n’y a qu’à voir les principaux lanceurs d’alerte aujourd’hui, Edward Snowden ou Julian Assange."

Quels sont les mécanismes collectifs inconscients qui font adhérer à un mensonge avec tant d’énergie ? C’est que parfois le mensonge est bien plus beau que la vérité, comme dans le cas du cycliste américain Lance Armstrong. Tous les facteurs convergent pour démontrer qu’il a menti, mais la légende qu’il nous offre est tellement belle que toutes les forces se conjuguent pour qu’il reste !

Patrick Clervoy est lui-même souvent fasciné, séduit par les prouesses des menteurs, qui dépassent tout ce qu’on peut imaginer. Nous pouvons tous être captifs de cet effet de fascination que les menteurs créent en nous.
 

Le mensonge, un fluidifiant social

On apprend à nos enfants deux choses :

  • à accepter sans discuter les mensonges des adultes, le Père Noël, les cloches de pâques, la petite souris des dents. Avec une récompense : si vous croyez au mensonge, vous aurez des chocolats et des cadeaux.
  • et en même temps, on dit à l’enfant : tu ne peux pas mentir, parce que si tu mens, je le vois. C’est Pinocchio, avec son nez qui s’allonge.

Si on n’avait pas la capacité de mentir, en quelques heures, on ne pourrait plus être adapté à l’environnement social dans lequel on vit, affirme Patrick Clervoy. On s’aperçoit que le mensonge est une forme de fluidifiant social. Il est gracieux pour tout le monde que nous soyons agréables. C’est un aspect paradoxal du mensonge : au moins au début, il a un aspect agréable !

"Le mensonge est pourtant toxique, c’est du poison dans une relation sociale. Nous ne pouvons vivre ensemble que parce que nous avons une relation mutuelle de confiance avec l’autre. Si le soupçon du mensonge s’installe, cette relation de confiance est rompue."
 

L’effet fauvette

La fauvette est cet oiseau dans le nid duquel le coucou vient pondre son oeuf. Elle va s’obstiner à nourrir l’oiseau du coucou qui a pourtant détruit tous les oeufs fauvettes. On voit ainsi des gens qui veulent absolument persister dans un mensonge alors que tous les éléments montrent bien que c’est un mensonge.

Patrick Clervoy développé le concept de l’effet fauvette : à un moment donné, la société ou le groupe social auquel le menteur a menti va insister pour que le menteur reste dans son mensonge et ne puisse pas en sortir.

Il évoque l’affaire du docteur Romand en France, qui a fait croire pendant 20 ans à sa famille et à tous qu’il était médecin. Tous les jours, il a dû inventer de nouveaux mensonges pour valider ce qu’il avait dit la veille. Comment a-t-on pu, dans son entourage, être crédule à ce point ? interroge Patrick Clervoy.

C’est cette inhibition à faire advenir une vérité, alors qu’on sait tous que c’est un mensonge.

 

Trump, l’exemple type de l’effet fauvette

Patrick Clervoy aborde dans son livre la culture du mensonge, à laquelle ont recours certains dirigeants. Les gens ont ainsi élu Trump massivement parce qu’ils étaient admiratifs et séduits par sa capacité à mentir. Ils se disaient qu’un menteur peut faire beaucoup plus de choses que quelqu’un qui se borne à la vérité.

Le tweet : plus le message est court, plus c’est facile de mentir.

On parle avec Trump de 'vérité alternative' : le mensonge est une autre vérité, mais c’est celle que je veux que vous disiez. Avec parfois menace de poursuites et intimidation.

Beaucoup de gens se sont tus et il a fallu les événements du Capitole pour qu’apparaisse le danger que peut représenter ce type de présidence qui fonctionne dans l’exagération et le mensonge, avec la capacité de dire toute chose et son contraire, sans le reconnaître, explique Patrick Clervoy.
 

Enjoliver la réalité

Nous avons probablement tous, à un moment donné, inventé une plus belle histoire que celle que nous avions réellement vécue. Il faut dire que parfois, la réalité est sinistre ou absurde.

"La capacité imaginaire que nous avons à projeter sur cette réalité un écran où on met un peu plus de couleur, de beauté, de gentillesse, cet élan à altérer la réalité, à la transformer pour la rendre plus belle, pour moi, c’est une énergie positive. Que l’on soit amené comme ça, dans différentes occasions, à enjoliver la réalité, pour moi, ce n’est pas pathologique. Mais il faut toujours, et c’est ça le secret, si on veut comprendre à quel moment un mensonge est pathologique ou si on le laisse passer, c’est toujours d’avoir la capacité de se sortir de ce mensonge."

Il est parfois difficile de sortir du mensonge. La détresse du menteur est immense quand on exige de lui de continuer à mentir et d’inventer de nouveaux détails, c’est très éprouvant et stressant. L’idée est de laisser aux gens la possibilité d’admettre qu’ils ont un peu exagéré.

On observe aussi des pratiques traditionnelles, comme chez les Marseillais, où le mensonge est admis, mais avec l’idée que personne n’est dupe. La galéjade implique du plaisir, de l’échange, de la communication, avec comme bonus que personne n’est dupe. Elle incite tout le monde à l’exercice permanent du doute, à la saine pratique du doute, qui nous invite tous à aller vérifier.
 

Le mensonge dans la relation conjugale

Quand le mensonge s’est installé une fois dans une relation, constate Patrick Clervoy, cette relation ne pourra pas retrouver la confiance, 'la naïveté' qui pouvait exister avant.

"Les personnes qui s’en sortent le mieux sont celles qui acceptent le risque de la relation extra-conjugale et qui disent deux choses : "Je te refais confiance", ce qui demande beaucoup de courage. Et : "je t’ai pardonné"."

Refaire confiance, c’est un travail laborieux, il faut des mois, des années pour retrouver une entière confiance. Et c’est aussi accepter le risque que le conjoint ou la conjointe puisse à nouveau mentir.

La double vie ne devient un problème que si les stratégies pour la cacher entraînent des souffrances pour les autres. Ce qui fait mal surtout, c’est l’humiliation. Si le mensonge n’altère pas l’estime de soi ou l’amour-propre de celui à qui on a menti, on n’a pas franchi cette ligne où le mensonge fait souffrir cruellement celui à qui on a menti. Parfois, la double vie fait partie du deal de départ, comme dans le couple Simone Signoret/Yves Montand.

 

Mentir par omission

Le mensonge par omission, pour Patrick Clervoy, c’est un bienfait.

"C’est ne pas dire à quelqu’un une information que l’on a. Mais si l’autre vous demande : est-ce que tu sais ? Alors, il faut dire ce que l’on sait, sinon, c’est un mensonge."

C’est le cas dans les unités de fin de vie, où le mensonge par omission est utilisé. Si le patient ne pose pas la question, cela veut dire qu’il ne veut pas entendre la réponse.

"C’est 'l’information pas à pas' : je ne donne cette vérité qu’en réponse à des questions précises qui m’ont été posées. On demande au patient : qu’est-ce que vous voulez savoir ? Avez-vous des questions ? Et s’il ne pose pas certaines questions, et que dans ce cas, je ne lui donne pas certaines informations, cela s’appelle un mensonge par omission, mais ce n’est pas un vrai mensonge, c’est une conversation où il y a des omissions."

Je considère comme un mensonge le fait actif de mettre dans le monde une information erronée, là où quelqu’un pourrait réagir autrement s’il avait une information vraie. L’omission, c’est quand même quelque chose que je mets à part.

 

Retrouvez ici l’entretien complet avec Patrick Clervoy

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