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Pourquoi le revenu universel et comment le financer ?

Revenu universel, micro-taxes,… Depuis quelques années, certains économistes mettent en avant une autre manière d’envisager l’impôt, le revenu et l’économie. Des études prospectives confirment cette attente de la population belge. Mais de quoi s’agit-il concrètement ? Quelles sont les formules proposées ? Réponses avec l’économiste Philippe Defeyt, qui étudie ces questions depuis longtemps, et avec Martine Clerckx, sociologue.
 

Le revenu universel, c’est quoi ?

Il existe plusieurs scénarios du revenu universel, appelé aussi revenu de base, revenu citoyen…, tient à préciser d’emblée l’économiste Philippe Defeyt. Mais ils ont tous comme points communs :

  • qu’il s’agit d’un revenu versé tous les mois à chaque personne habitant le pays.
  • que ce revenu est trois fois inconditionnel, ce qui est radicalement différent de ce qui existe aujourd’hui :
    1. il ne dépend pas des autres revenus et s’ajoute donc au revenu de base, quel qu’il soit.

    2. il est indépendant des choix de vie privée. Que vous viviez seul, en communauté, ou avec un mari, une tante,… chaque membre du ménage garde intact son droit à son revenu de base. Contrairement à aujourd’hui, où notre système de sécurité sociale pénalise les personnes qui décident de vivre ensemble.
    3. il est totalement inconditionnel par rapport à des obligations : il ne faut pas être inscrit là ou là, avoir fait ceci ou cela. C’est un droit personnel lié à votre parcours de vie.
  • dans la plupart des scénarios, ce revenu de base existe pour les adultes mais aussi pour les enfants.

 

Les limites de notre système face aux évolutions sociétales

La sécurité sociale constitue aujourd’hui un trou noir, en particulier pour les jeunes :

  • Pour ceux qui n’ont pas de revenus. On a rendu plus difficile l’accès aux allocations d’insertion à la sortie des études.
  • Elle ne tient pas compte de toutes les expérimentations que souhaitent faire les jeunes aujourd’hui : plusieurs types d’activités, partir à l’étranger quelques mois, faire une pause, essayer autre chose…

Il faut bien se rendre compte que ce qui présidait à la sécurité sociale de 1945 n’existe plus aujourd’hui, souligne Philippe Defeyt. On n’est plus dans l’idée de départ que les personnes vivent dans un ménage, mariées, avec un seul statut (on parlait à l’époque de ménage d’ouvriers, d’agriculteurs, de fonctionnaires) ni que ce ménage va rester stable pendant 40 ou 50 ans, avec une certaine stabilité d’emploi, avec peu d’activité d’indépendant complémentaire, etc. Ce modèle n’est plus celui de bon nombre de citoyens.

"Indépendamment de savoir si on est pour ou contre un revenu de base, il faut donc faire évoluer notre système social, ne serait-ce que pour respecter et ne pas pénaliser les choix de vie individuels. Il faut s’adapter aux évolutions de la société."


Des effets sur la santé mentale et physique

La contribution au bien-être et à la santé mentale et spirituelle est l’une des priorités pour tous, partout dans le monde. Certains pays ont déjà tenté certaines formules de revenu de base, avec des effets positifs sur la santé mentale et physique. Avoir un revenu tous les mois, ne pas devoir se préoccuper de l’essentiel, cela a un effet déstressant, comme cela a été prouvé dans une étude menée en Finlande.

"On voit que le revenu de base universel répond à des moteurs très profonds chez les gens : celui de simplifier la vie. On vit dans des systèmes très compliqués, les gens ont besoin de simplification", explique la sociologue Martine Clerckx.

"De plus en plus de Belges se disent tentés par la formule. C’était déjà vrai avant le Covid-19, et cela reste vrai maintenant. Ils se rendent bien compte qu’on va peut-être arriver à la fin progressive du travail. Si la production de richesses ne se fait plus par le fruit du travail, il faut trouver une autre manière d’accéder à un revenu et le revenu de base universel, d’une certaine façon, répond à cela."

Le revenu de base universel pourrait répondre à la crainte de beaucoup de Belges de ne pas pouvoir survivre dans un monde très néolibéral, mais aussi répondre à la fracture sociale croissante et à la pression de plus en plus forte sur les classes moyennes.

Les Belges y voient aussi une possibilité de passer plus de temps à s’éduquer, à bénéficier de loisirs ou à exercer des occupations jugées importantes.

Parmi les opposants, on trouve ceux qui n’arrivent pas à penser que le travail va se réduire et cesser de produire des richesses ; il y a ceux qui pensent que cela poussera à l’oisiveté et d’autres encore qui pensent que cela incitera les employeurs à payer moins cher leur personnel.
 

Les avantages du revenu de base

Un montant de revenu de base même modeste permet par exemple de lancer une activité d’indépendant de manière beaucoup moins stressante.

Il permet aussi de réduire son temps de travail sans condition et d’accéder à des activités qu’on a envie de mener, sans contrôle social ! Beaucoup de jeunes parents par exemple sont engagés dans de telles contraintes économiques qu’ils sont privés de la possibilité d’accéder à d’autres activités, à d’autres manières de vivre.

Il permet de choisir entre un job pas très intéressant mais bien payé et un job beaucoup plus riche et moins bien payé, en compensant la différence. Il permet ainsi d’orienter des choix de vie privés, des choix d’engagement professionnel, sociétal, culturel, beaucoup mieux que notre système actuel, qui cadenasse à certains égards l’initiative.

"On peut aussi employer son temps à être en lien avec les autres. Le bien-être engendré par le revenu universel serait employé à faire plus de lien avec sa communauté, en particulier dans des projets d’entreprise coopérative, en réseau. Le revenu de base universel doit se concevoir avec une solidarité incluse. Il ne doit pas signifier la déconstruction de la sécurité sociale, très importante pour les Belges", ajoute Martine Clerckx.


Travail-emploi et travail-envie

La question du travail est essentielle. On a trop souvent tendance à ramener le travail à l’emploi, explique Philippe Defeyt. Or, nous faisons tous des activités dans l’emploi et des activités en dehors de l’emploi, et ce sont parfois les mêmes activités !

À côté des professionnels, il y a un immense tissu associatif qui fait de l’accompagnement humain, social, économique… et ces deux formes de travail cohabitent de plus en plus dans notre société.

Pour certains aussi, les deux activités convergent. Dans les activités en matière de transition par exemple, que ce soit en maraîchage biologique, ou en technologies d’intelligence artificielle, certains jeunes sont tellement passionnés qu’ils fusionnent le travail-emploi et le travail-envie.

"Il faut savoir que le travail que nous faisons dans l’emploi représente pour un adulte moins de 20% de sa vie éveillée. Comment finance-t-on tout le reste : ses envies pour soi-même, pour les autres, pour sa culture, son développement, ses études ?"

C’est un peu l’une des raisons d’être d’un projet de revenu de base.
 

Quel montant proposer ?

Le financement dépend évidemment du montant qui est fixé, mais également de ce que l’on supprime par ailleurs !

Parmi les divers modèles d’allocation universelle, il y a ceux qui prônent 1500 euros par personne et par mois. "Celui qui vivrait sobrement pourrait s’abstenir de tout emploi toute sa vie, mais ça ne veut pas dire qu’il ne travaillerait pas. La distinction est importante."

Philippe Defeyt défend plutôt l’idée d’un revenu de base plus modeste : 650 euros par mois, garantis à vie ; tous les autres revenus s’y additionneraient, y compris les revenus de sécurité sociale.


Comment le financer ?

Le financement se ferait en réutilisant autrement des revenus qui existent. Pour les enfants, on pourrait par exemple mettre dans un pot commun l’argent des allocations familiales, l’argent des réductions fiscales pour enfants à charge, on ajouterait quelques dizaines de millions et on pourrait proposer tous les mois 325 euros à chaque enfant entre 0 et 18 ans.

En gros, il faudrait trouver 10 à 15 milliards en plus par rapport à ce qu’on a aujourd’hui comme mécanismes de solidarité.

L’argent serait trouvé :

  • via une plus juste contribution des revenus de la propriété, et en particulier des plus-values au financement des dépenses collectives de la sécurité sociale, de la protection sociale, des services publics…
     
  • via une micro-taxe sur les transactions financières électroniques. Chaque transaction (un ordre de Bourse, un paiement fournisseur, un versement…) donnerait lieu au prélèvement d’une mini-redevance, tellement minime qu’elle serait invisible et indolore.
    Cette micro-taxe aurait l’immense avantage d’être proportionnelle aux revenus : plus vos revenus professionnels sont importants, plus vous avez de transactions électroniques et plus vous contribuez au système de redistribution des revenus.

Au niveau politique, on voit émerger un consensus à gauche autour de la question des jeunes : la précarité étudiante, le non-droit aux allocations d’insertion ou aux allocations de chômage. Dans tous les partis politiques, tous les syndicats, il y a des personnes qui réfléchissent à ces questions du revenu de base, qui y sont favorables, constate Philippe Defeyt.

 

La clé : la confiance

Il faut s’enlever de la tête l’idée que les gens vont en profiter pour ne rien faire. "Je pense qu’on peut et qu’on doit faire confiance à l’immense majorité de nos concitoyens. Parfois ils font des choses sans se rendre compte qu’ils rendent des services, ils le font spontanément. Ils font quelque chose d’important pour notre société, ils créent du lien plutôt que de ne se préoccuper que de biens.

Je ne voudrais pas rentrer dans un système où il faudrait prouver de manière administrative avoir fait telle ou telle chose pour avoir droit à un soutien de la société", souligne Philippe Defeyt.

Quoi qu’il en soit, on observe une nette évolution dans cette idée du revenu universel. "Maintenant, on a brisé les tabous. Le fait que quelqu’un comme le Pape François en parle, que les pays nordiques tentent l’expérience, fait que ceux qui n’osaient pas trop s’exprimer sur l’idée commencent à s’affranchir et à en parler plus librement. Cela a aussi à voir avec l’arrivée des robots, qui risquent de changer la donne, du point de vue richesses, production et travail", observe Martine Clerckx.

Ecoutez ici l’intégralité de l’émission Tendances Première sur le sujet

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