Tendances Première

Numérique : compter avec les femmes

Voilà plus de vingt ans qu’Anne-Marie Kermarrec fait de la recherche en informatique à un très haut niveau. Elle s’est aussi frottée, en tant qu’entrepreneuse dans la Deep Tech, aux investisseurs, accompagnateurs, incubateurs et start-upeurs de tout crin. Évoluant depuis longtemps dans ce milieu, elle constate qu’elle est encore trop souvent parmi les rares femmes dans l’assemblée. Comment mettre fin à la sous-féminisation de ce secteur encore très machiste, à l’image de notre société ?

Anne-Marie Kermarrec est professeure en informatique à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, en Suisse, et fondatrice de la start-up Mediego, issue de l’Inria. Elle est l’auteur de Numérique, compter avec les femmes (Ed. Odile Jacob).
 

Ce que je souhaite avec ce livre, c’est que les femmes soient autant attirées par l’informatique que par la médecine.

Dans ce livre rédigé comme une forme d’abécédaire, Anne-Marie Kermarrec dresse un état des lieux de cette sous-féminisation. Elle propose aussi des pistes de réflexion, des solutions concrètes à mettre en place. Entre autres, la mise en avant de modèles féminins, qui permet aux étudiantes de pouvoir s’imaginer dans la peau de ces femmes.

"C’est un peu à double tranchant parfois, parce qu’il y a tellement peu de femmes qui sont mises à la une dans les sciences, en particulier dans les sciences dures – mathématiques, physique, informatique -, que celles qui sont mises en avant ont souvent des profils de très haut niveau, et parfois cela peut avoir un effet presque contre-productif. Il faut faire attention justement, à la fois à mettre en avant les grandes femmes scientifiques, mais aussi à mettre sous la dent des étudiantes des modèles qui sont plus abordables et dans lesquelles elles pourraient se reconnaître."

 

C’est devenu un combat qui n’est plus seulement celui des féministes, mais qui est important pour tout le secteur.

Depuis une dizaine d’années, Anne-Marie Kermarrec mène ce combat pour l’accès des femmes au milieu de l’informatique. D’autant plus que les clichés liés à l’informatique sont partiellement faux : une grosse partie de la population aujourd’hui est devant un ordinateur, l’informatique n’a rien de masculin en ce sens.

"Le problème ne vient d’ailleurs pas du milieu lui-même, qui n’est pas forcément machiste", souligne Anne-Marie Kermarrec. Au contraire, les rares femmes qui se retrouvent dans des salons, des séminaires, des conférences, sont plutôt bichonnées et mises en avant. L’apport des femmes est considéré comme intéressant à la fois pour la diversité et pour donner à l’informatique l’avantage d’être plus à l’image de la société.

Elle voit heureusement les choses évoluer de façon sensible.

Les universités et les écoles prennent aujourd’hui les choses en main pour attirer plus de femmes dans ce secteur, explique-t-elle. Elles ont compris qu’il fallait peut-être revoir la manière dont on présente les études en informatique, voire la manière dont on les donne. Elle cite l’exemple de Berkeley, qui a lancé le programme Beauty and Joy of Computing, qui aborde l’informatique d’abord par son impact sur la société, plus que sur ses concepts de base. On y a observé une nette augmentation de la fréquentation des femmes aux cours d’informatique.

"L’informatique est une science qui est très jeune, comparée aux mathématiques ou à la physique, et on aurait pu penser qu’elle n’allait pas souffrir des mêmes biais. En l’occurrence, comme ça reste quand même une branche des mathématiques, cette science a souffert des mêmes clichés. Il est important de montrer aussi qu’aujourd’hui, le numérique a un impact énorme sur de multiples volets de notre société, et effectivement, l’aborder par ce sujet fonctionne."
 

De nombreuses possibilités de carrière

Quand on fait de l’informatique, on peut imaginer travailler dans de très nombreux secteurs : les médias, la médecine, les villes intelligentes, l’environnement… Cette palette de possibilités peut engager un peu plus de femmes à embrasser ces carrières-là.

Anne-Marie Kermarrec constate que les métiers qui sont les plus proches du matériel (architecture des machines, systèmes d’exploitation ou de compilation…) attirent moins de femmes. Leurs domaines de prédilection en informatique sont les secteurs des bases de données et leur traitement, la bio-informatique, le traitement automatique de la langue, le numérique en médecine… Ce sont des secteurs où les équipes sont déjà beaucoup plus féminisées et qui attirent plus les jeunes filles.

"Je pense vraiment que les étudiantes sont plus attirées par les milieux mixtes que par des milieux uniquement masculins. C’est une bonne preuve qu’il faut féminiser ces secteurs, ce qui aura un effet peut-être de boule de neige et attirera les jeunes filles."

 

Réseaux sociaux et algorithmes

Anne-Marie Kermarrec avait eu beaucoup d’espoir à l’arrivée des réseaux sociaux, mais constate qu’ils restent malgré tout le reflet de la société. Les contributions des hommes sont différentes de celles des hommes. Certaines femmes les utilisent pour tomber dans les travers du sexisme.

Pour Wikipedia par exemple, les contributeurs sont essentiellement des hommes, et quand ils contribuent, ils contribuent beaucoup plus. Ils ont plus confiance en eux et en racontent plus. Leurs contenus ont tendance à être plus crédibles, explique-t-elle.

"En revanche, les réseaux sociaux ont été un formidable vecteur pour exprimer le féminisme, s’opposer au sexisme… C’est à double tranchant, #MeToo en est un bon exemple. Mais clairement, il y a un contre-pouvoir opéré aujourd’hui par les réseaux féministes, et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle."

Les algorithmes ont majoritairement été créés par des hommes (90%). Involontairement, ils sont souvent genrés dans leur expression. "S’il y a des biais dans les données utilisées pour entraîner ces algorithmes, on les retrouvera à la puissance 10 dans la sortie de ces algorithmes. Il est important de prendre en compte ces biais, de les corriger. Une présence féminine dans le développement des algorithmes peut avoir des vertus."
 

Une piste intéressante : le mentorat

Parmi les pistes d’ouverture du numérique aux femmes, Anne-Marie Kermarrec pointe le mentorat, un procédé qui a fait ses preuves : dans le milieu de la recherche ou de l’entrepreneuriat, on a souvent des 'mentors', des personnes qui nous conseillent, nous aident ou nous servent de modèles, tout au long de la carrière.

"Le faire de manière explicite, en prenant en main des jeunes femmes qui commencent dans ce milieu, peut vraiment porter ses fruits, parce que cela permet de lutter contre les propres travers des femmes. C’est-à-dire que, de manière générale, les femmes ont moins tendance à se faire confiance, en particulier dans des milieux très masculins. Elles vont être un peu plus réticentes à se mettre en avant, à oser se présenter à des promotions, à des concours, à proposer des projets. Elles vont avoir une façon différente de rédiger les projets, de présenter leur candidature. Avoir des gens d’expérience qui les aident et leur donnent confiance, cela peut vraiment porter ses fruits."
 

Faut-il envisager des quotas pour réparer un peu les inégalités de recrutement dans le secteur ?

Pour Anne-Marie Kermarrec, essayer d’approcher une certaine égalité dans les proportions, à chaque étape du recrutement, c’est déjà un premier pas. "Je pense sincèrement qu’on a aujourd’hui un vivier suffisant de femmes compétentes en sciences pour essayer d’améliorer les choses. Effectivement, ce principe de forcer un peu la main sur les candidatures féminines porte ses fruits à terme, parce qu’on féminise un secteur, parce que, plus il y a de femmes, plus il y en a qui candidatent. […] Il y a une vraie volonté de soutenir vraiment les candidatures féminines."
 

>> Ecoutez l’intégralité de l’entretien dans Tendances Première >>

 

 

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