Tendances Première

Les causes des pandémies sont connues, alors qu'attendons-nous pour réagir ?


Dès le début des années 2000, des centaines de scientifiques tiraient déjà la sonnette d’alarme : les activités humaines, en précipitant l’effondrement de la biodiversité, ont créé les conditions d’une 'épidémie de pandémies'. Un essai contribue aujourd’hui à dissiper le grand aveuglement collectif qui empêchait d’agir !

Marie-Monique Robin, journaliste et réalisatrice, publie, en collaboration avec l’écologue Serge Morand, La fabrique des pandémies – Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire "(Ed. de la Découverte).
 

Cet essai mobilise de nombreux travaux et des entretiens inédits avec 62 chercheurs du monde entier, virologues, infectiologues, épidémiologistes, médecins, vétérinaires… Leur constat est sans appel : la destruction des écosystèmes par la déforestation, l’urbanisation, l’agriculture industrielle et la globalisation économique menace directement la santé planétaire.

Cette destruction est à l’origine des zoonoses, transmises par des animaux aux humains : d’Ébola à la Covid-19, elles font partie des nouvelles maladies émergentes, qui se multiplient. Depuis les années 1970, environ 1 à 5 nouvelles maladies infectieuses apparaissent chaque année, avec une accélération au cours des dernières années. Avant, c’était une tous les 15 ans…

Et on connaît les causes de cette accélération !

L’écologie de la santé

L’écologie de la santé, apparue au début des années 2000, est une discipline chapeau, qui rassemble diverses disciplines : virologie, parasitologie… Un écologue de la santé, c’est quelqu’un qui essaie de déterminer quels sont les facteurs écologiques qui peuvent conduire à l’émergence de nouvelles maladies infectieuses.

"Ces facteurs sont très bien identifiés, et ça m’a beaucoup surprise, en fait, observe Marie-Monique Robin. Ce sont des centaines d’articles publiés dans des revues scientifiques de haut niveau qui pointent ces facteurs et qui nous disent : attention, si on ne s’attaque pas aux causes, nous allons entrer dans une ère d’épidémie de pandémies et dans une ère de confinement chronique. […] Et ça, ce n’est pas non plus une très bonne nouvelle."
 

Les virus qui tuent

1980 : l’OMS célèbre l’éradication des maladies infectieuses, du type variole. Mais il reste des maladies infectieuses très meurtrières, comme le paludisme ou la fièvre jaune. Et voilà qu’Ebola frappe en Afrique : un virus extrêmement mortel, beaucoup plus que la Covid-19.

"Ce qui m’a frappé dans mes échanges avec les 62 scientifiques, c’est que tous m’ont dit – alors, il faut le dire avec beaucoup de prudence – que la Covid-19, c’est une maladie très peu mortelle. Elle tue moins de 0,1% des personnes qu’elle contamine. Alors évidemment c’est toujours trop, surtout si on a des proches… Ce n’est pas ça la question. La question c’est qu’il faut remettre ça dans un contexte plus large. D’ailleurs, ils disent : si on met par terre l’économie pour un virus qui tue moins de 0,1% des personnes, qu’est-ce qui va se passer si débarque un virus Ebola qui tue, lui, 60 à 80% des gens ?"

Et puis apparaît le sida. Le VIH est un virus zoonotique, rappelle Marie-Monique Robin, c’est-à-dire un virus qui provient d’animaux, en l’occurrence des primates. Pour Ebola, c’était des chauves-souris. Ces virus s’adaptent à l’homme. Ensuite suivra une série incroyable de maladies, qui concernaient surtout les pays du sud, c’est peut-être pour cette raison qu’on ne les a pas trop vus passer dans les pays du nord.

Le virus Nipah, fin des années 90, est pour Marie-Monique Robin, un très bon exemple des mécanismes qui sont à l’oeuvre et qui ont été mis au jour par les scientifiques interrogés. Fin des années 90, on déforeste sur l’île de Bornéo, pour développer des monocultures de palmiers à huile. Les chauves-souris sont stressées et excrètent alors les virus dont elles sont porteuses saines, contaminant d’autres animaux, en l’occurrence les cochons de Malaisie. Or les cochons sont la meilleure porte d’entrée pour passer aux humains. D’autant plus qu’ils sont destinés à l’exportation…

Vous avez là tous les ingrédients : déforestation, élevage intensif, culture intensive, globalisation, mondialisation. Et ça, ce sont des mécanismes qu’on retrouve à l’oeuvre dans toutes ces nouvelles pandémies, épidémies, maladies infectieuses.

 

La biodiversité nous protège

Il faut savoir que sur cette planète, les agents pathogènes potentiels ne sont pas distribués par hasard. On en trouve beaucoup là où il y a beaucoup d’animaux sauvages, là où il y a une grande biodiversité. Et donc surtout dans les forêts tropicales.

Il ne suffit pas, pour supprimer les risques, d’exterminer tous les primates, les rongeurs et les chauves-souris, qui sont les 3 principaux réservoirs d’agents pathogènes potentiels. Au contraire ! Les études montrent que la biodiversité joue un rôle pour contrôler et réguler les maladies potentielles.

"La santé des écosystèmes, la santé des animaux sauvages et domestiques et la santé des humains sont interconnectées. Si les écosystèmes sont malades, il y aura une répercussion sur la santé des animaux et des humains."

Les scientifiques sont d’ailleurs effarés de voir que nous ne nous en inquiétons pas plus ! Ils ont mis au jour un mécanisme appelé l’effet de dilution. L’exemple souvent donné est celui de la maladie de Lyme, transmise par une bactérie et des tiques infectées. Plus il y a de diversité dans son entourage, moins la probabilité est importante que la tique s’infecte et nous infecte ensuite. Cela veut dire que la biodiversité joue un rôle de régulation du risque infectieux. C’est le cas aussi pour les maladies vectorielles, liées aux moustiques par exemple.
 

Le concept One Health

Pour reconnecter la santé des écosystèmes, des animaux et des humains, il faut repenser la science, développer des recherches transdisciplinaires dans une vision globale et holistique, en phase avec les défis du 21e siècle.

On parle de plus en plus de One Health ou de Planetary Health, qui ajoute la dimension climat et la dimension socio-économique. Car l’un des facteurs de la pression sur les écosystèmes, qui peuvent contribuer à l’émergence de maladies infectieuses, c’est aussi la pression démographique et la pauvreté.

Il faut se reconnecter ! Il faudrait donc que les gouvernements aient également cette vision holistique et globale et qu’on arrête par exemple d’importer du soja transgénique d’Argentine pour nourrir nos animaux d’élevage, de l’huile de palme pour mettre dans nos réservoirs…, qui contribuent à la déforestation et à l’émergence des risques infectieux, plaide Marie-Monique Robin.

C’est un changement de perspective. Le ministère de l’agriculture et le ministère de la santé doivent réellement travailler ensemble.

 

L’indispensable volonté politique

Les scientifiques sont souvent très déprimés. Ils savent que cela peut être bien pire encore mais ils constatent que les gouvernements sont dans une gestion à très court terme de cette crise sanitaire. Il est tout à fait légitime de chercher des vaccins, des traitements, mais il faut une vision à moyen et à long terme, une vision holistique, pour s’attaquer aux causes. Et par exemple, ne pas signer l’accord de libre-échange avec Mercosur qui prévoit notamment l’importation de boeuf brésilien, élevé au détriment de la forêt amazonienne.

Il faut que nous revoyions aussi la place que nous occupons sur la planète et notre rapport au vivant. C’est ce que disent aussi les scientifiques. Et là, j’ai senti vraiment très fort ce sentiment d’urgence qu’ils ressentent. (...) On peut agir, il y a des solutions. Sauf qu’il faut la volonté politique de mettre en oeuvre les mesures qui permettront ces solutions.

 

Ecoutez ici l’intégralité de cet entretien passionnant

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK