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Le pouvoir de la destruction créatrice ou comment créer de la croissance économique ?

La destruction créatrice est le processus par lequel de nouvelles innovations viennent constamment rendre les technologies et activités existantes obsolètes. C’est le processus par lequel les emplois nouvellement créés viennent sans cesse remplacer les emplois existants.

Le pouvoir de la destruction créatrice (Ed. Odile Jacob) invite le lecteur à repenser l’histoire et les énigmes de la croissance à travers le prisme de la destruction créatrice et à remettre en cause nombre d’idées reçues.

  • Pourquoi les révolutions technologiques et l’automatisation créent plus d’emplois qu’elles n’en détruisent ?
  • Pourquoi l’impôt n’est pas le seul moyen de rendre la croissance plus juste ?
  • Pourquoi la croissance n’est pas correctement mesurée ?
  • Pourquoi l’industrialisation n’est pas une étape indispensable dans le processus de développement ? Pourquoi la taxe carbone n’est pas l’unique levier d’une croissance plus verte ?
  • Pourquoi, avec des politiques publiques appropriées, la destruction créatrice ne nuit pas à la santé et au bonheur.

Avec Philippe Aghion, professeur au Collège de France, où il dirige la chaire Institutions, Innovation et Croissance.

Le concept

Le concept de destruction créatrice a été emprunté à Schumpeter. En 1987, Philippe Aghion a développé avec Peter Howitt, un modèle de croissance qui articulait ce concept. C’est devenu la manière moderne de faire de la croissance économique.

Ce concept permet de résoudre des énigmes de l’histoire économique, de remettre en cause un certain nombre d’idées reçues et sert de guide pour repenser l’avenir du capitalisme.

Pour Philippe Aghion, il ne faut pas changer de concept économique, on peut conserver le capitalisme mais à condition de le dompter, de le repenser et que les Etats et l’Europe puissent reprendre la main sur le capitalisme " sauvage ", c’est-à-dire un capitalisme fait d’inégalités sociales, de rapports sociaux instables, qui développe des emplois précaires…

Depuis les années ‘90, les inégalités se sont creusées, il n’y a qu’une poignée de personnes/sociétés qui profitent de la croissance mais le risque c’est qu’elles freinent l’innovation. Or, la destruction créatrice est basée sur l’innovation qui permet une relance de l’économie et une croissance soutenue et respectueuse.

La crainte de Schumpeter était que les premiers innovateurs se transforment en intérêts acquis, en monopoles et empêchent ainsi l’émergence d’autres innovateurs, de crainte de voir détruire leurs propres innovations.

L’exemple parlant ce sont les GAFAM. AU début, l’innovation a été bien vue mais ensuite ces GAFAM sont devenus hégémoniques, ils ont envahi tous les secteurs et du coup, ont découragé les autres à innover.

C’est ce qui explique que depuis les années 2000, aux Etats-Unis, on observe un déclin de la croissance.

 

Comment lutter contre les monopoles ?

 

Le moyen de lutter, c’est d’adapter la politique de concurrence pour qu’elle soit beaucoup plus rigoureuse afin de pouvoir contrer les superpuissances, comme celles des GAFAM, par exemple.

Les politiques de concurrence n’ont pas suffisamment suivi dans tous les secteurs y compris en Europe. Il n’y a pas d’institution en Europe qui régule cette concurrence.

Les fusions/acquisitions sont faites en rapport des parts de marché et des prix mais il faut se poser la question de savoir si elles empêcheront de futures innovations et l’entrée de futures nouvelles entreprises.

Facebook a pu fusionner/acquérir sans limite sans qu’on se pose la question de savoir si ça allait inhiber l’arrivée d’autres innovations.

La Corée et le Japon se sont fortement développés après-guerre (croissance de rattrapage). Des gros conglomérats se sont créés et ont fini par faire barrage à la croissance. C’est ce qui fait que dans les années 80, le Japon a cessé sa croissance parce que ces entreprises tentaculaires bloquent le processus de développement.

 

Les emplois

 

La destruction créative part du concept que l’innovation crée des emplois qui prendront la place d’autres emplois amenés à disparaître, surtout dans le domaine des nouvelles technologies. Comment dans ce cadre, les métiers les moins qualifiés, les plus précaires peuvent-ils être valorisés ?

 

Philippe Aghion explique :

Il est important qu’il y ait de moins en moins de " mauvais emplois ", c’est-à-dire les emplois précaires, à court terme, qui ne valorisent pas, qui ne qualifient pas, qui ne donnent aucune possibilité de promotion sociale. Il faut pousser à la création de bons emplois durables, qualifiants qui donnent des perspectives de carrière.

Contrairement à ce qu’on peut penser, les entreprises innovantes tendent à créer ce type d’emplois même pour les personnes qui ne sont pas qualifiées au départ, grâce à une bonne politique d’éducation et un bon socle éducatif. Il faut encourager les entreprises à offrir des emplois à long terme et qualifiants en subventionnant la formation dans l’entreprise.

Autre idée reçue : l’automatisation est destructrice d’emplois.

Dans le livre, Philippe Aghion démontre que les entreprises qui automatisent le plus sont celles qui créent le plus d’emplois car elles sont plus productives, accroissent leurs parts de marché et la demande pour leurs produits.

Aucune grande évolution technologique n’a débouché sur des pertes d’emplois. L’effet de productivité l’a emporté sur le remplacement (de la machine par l’homme).

Les entreprises qui ont automatisé ont remplacé les emplois peu qualifiés.

Les formations des travailleurs doivent être permanentes. Il faut mettre en place bon système formation et d’éducation mais également un bon système de flexisécurité, comme au Danemark.

Le principe est qu’un travailleur qui perd son emploi a un revenu assuré et la formation qu’il a reçue lui permet de rebondir facilement sur d’autres emplois.

C’est un système mis en place au Danemark.

On pourrait y ajouter le revenu universel, l’impôt négatif (revenu minimum automatique).

On peut tout à fait adapter le modèle danois chez nous. Si on veut un capitalisme innovant, protecteur et inclusif, l’Etat, la société civile ont un grand rôle à jouer.

 

Le rapport Meadows

 

Le rapport de Denis Meadows de 1972 met en avant le danger pour l’environnement planétaire de la croissance démographique et économique de l’humanité.

On peut avoir un modèle de croissance en même temps innovant, protecteur, inclusif et vert. C’est ce que font les pays scandinaves. Avoir de la croissance malgré la question climatique et l’épuisement de nos ressources passe par l’innovation. Le problème, c’est que l’innovation n’est pas toujours verte. D’où le rôle de l’état de la rediriger en mettant en place la taxe carbone, p.ex., par une politique industrielle qui favorise le " vert "…

Les consommateurs jouent aussi un rôle important car ils poussent les entreprises à être plus vertes. Les entreprises de mode se vantent de produire vert, les autres sont montrées du doigt.

 

La surtaxe du capital

 

Il faut de la fiscalité pour financer l’éducation, la santé, la flexisécurité, les services, les infrastructures, la redistribution mais à partir d’un certain niveau, comme c’était le cas en France, si on augmente encore les impôts, ça ne donnera pas davantage de mobilité sociale. En 2012, 2013, il y a eu une augmentation d’impôt du capital qui n’a eu aucun effet sur la mobilité sociale. La fiscalité est importante mais il faut en d’autres leviers de mobilité sociale comme la création de bons emplois, l’éducation, la formation.

La lutte contre les lobbies est aussi très importante ainsi que la concurrence qui permet de lutter contre les intérêts acquis, la superpuissance.

L’Europe et les Etats doivent devenir des régulateurs adaptés et anticiper l’innovation.


C’est un ensemble d’outils à mettre en place.

 

Ce que le Covid a révélé de nos économies

 

Le Covid est bon révélateur de ce qui ne va pas dans nos économies : le manque d’anticipation dans l’innovation ou la désindustrialisation et les délocalisations d’usines massives depuis les années 2000. On peut reconquérir tout ça par l’innovation, non pas en relocalisant des usines qui sont parties en Chine mais plutôt en reprenant la maîtrise de nos chaînes de valeur, en innovant dans ces secteurs, en investissant massivement dans l’innovation.

 

Le pouvoir de la destruction créatrice

innovation, croissance et avenir du capitalisme

Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel

Editions Odile Jacob

 

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Innovation, croissance et avenir du capitalisme © Editions Odile Jacobs

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