Tendances Première

Le Covid-19, à la mesure des 7 péchés capitaux ? La pensée philosophique de Jean Van Hemelrijck


Jean Van Hemelrijck, psychologue et psychothérapeute, nous livre sa pensée philosophique sur la pandémie.

"Pour l’instant, il y a des pensées interdites. Il y a des choses qu’on ne peut pas dire, il y a des choses qu’on ne peut pas faire.

C’est très important de savoir que si vous dites : "J’ai acheté des avocats d’Israël", ou "Je mange de la viande", ou "Je défends la laïcité", ou "Le voile est un signe de soumission féminine", vous prenez des risques énormes, des risques énormes de vous cogner à des paroles interdites. Si vous dites quelque chose à propos de Jérusalem Est, vous allez être pro Palestiniens. Si vous parlez des roquettes envoyées sur Israël, vous êtes pro Israéliens."
 

Le débat n’existe plus

Il y a quelque chose de très particulier qui se passe en ce moment, c’est que le débat n’existe plus. Il n’y a plus ce moment où la pensée peut se déployer dans un entre-deux. Le fait de poser une question, c’est comme si tout à coup, vous basculiez du côté des réacs, vous devenez un mauvais penseur.
L’activiste, c’est quelqu’un qui vous dit qu’il détient la vérité, et qu’à ce titre-là, vous devez penser comme lui, parce qu’il est dans le vrai, dans le juste. Et si vous ne pensez pas comme lui, c’est que vous êtes contre lui.

On est dans un système de pensée où le débat a complètement quitté la sphère du quotidien, pour ne plus être que dans une sorte de confrontation d’idées, qui s’opposent les unes aux autres.

Ce qui est très important à comprendre, c’est que la démocratie est basée, fondamentalement, sur ce débat d’idées, sur ces confrontations, sur cette délicate ambivalence qui nous entoure. Et on a basculé dans une société qui n’est plus du tout une société du combat verbal, de la conflictualité verbale. On est passé dans une situation multipolarisée. Chacun appartient à un groupe et défend les valeurs de ce groupe contre l’autre dont il est victime ou dont il se sent menacé. Et cela peut aller jusqu’à l’assaut du Capitole. […]

On est dans une société tribale, essentialiste, avec son groupe, auquel on appartient, et dire une idée autre que celle-là, c’est trahir les siens ou s’opposer à l’idéologie des autres.

Alors comment parler du Covid si on ne peut pas être ambivalent, si on ne peut pas commencer à réfléchir le processus ? Or, les choses vont un peu mieux, on est sorti de l’oeil du cyclone, il va falloir qu’on pense ce qui se joue, ce qui s’est joué.


La mythification du monde

Il faut savoir que les psys pensent que les hommes mythifient le monde. Pour les psys, le mythe, ce n’est pas du tout un synonyme de légende, de rumeur, de fantastique ou d’irréalité. Le mythe, c’est la manière que l’homme a d’organiser sa pensée. Une communauté d’hommes invente une manière de penser le monde.

Il y a, depuis toujours, dans la pensée psychologique, deux courants essentiels qui s’opposent : les essentialistes et les constructivistes. Les premiers pensent que les choses sont essentielles : on est un homme, on est une femme, on est blanc ou on est noir : ça prime sur tout.

Les constructivistes pensent que le monde se construit. Ils pensent que l’on mythifie le monde, cela veut dire qu’on s’approprie tout ce qui se joue dans le monde pour l’organiser d’une certaine manière, pour pouvoir penser le monde et dès lors, pouvoir se penser soi-même. La mythification est une manière de s’approprier une multitude de choses contradictoires, chaotiques, de les mettre dans un ensemble qui semble cohérent et qui dès lors, permet à la fois de se penser et de penser le monde. C’est le prisme au travers duquel on regarde le monde. C’est une manière de construire une réalité, ce n’est pas une manière de mentir, ni de faire du folklore. C’est comme ça que l’homme se raconte. […]


La mythification de la pandémie

Dans ce processus mythique, on vient d’assister à une mythification extraordinaire qu’on appelle la pandémie. Bien au-delà de la crise sanitaire, il y a des choses extrêmement importantes qui se déroulent sous nos yeux et dont il est aujourd’hui peut-être dangereux de parler, comme s’il fallait se cantonner dans un discours d’appartenance. Il y a les pros ceci, les antis cela, on est complotiste, on est complaisant, on est rigide, on est bienveillant… On a toute une série d’appartenances qui sont tellement lourdes à porter qu’en fait, la pensée ne se déploie pas.

Et pourtant, autour de cette crise sanitaire, cette mythification de la pandémie est assez intéressante, parce qu’elle nous permet de poser des questions sur ce qui va se passer, sur ce qui se passe, sur ce qui s’est passé. Il faut bien comprendre que mythifier le monde, cela signifie qu’on a une histoire, un projet, un destin, un avenir. Et il est très intéressant de voir comment on va faire. Mais pour penser, il faut toujours pouvoir s’éloigner un peu. Il y a quelque chose dans la pensée qui doit se déployer, pour arrêter d’avoir le nez collé dessus.

La pandémie nous a contaminés sur le plan pulmonaire et neurologique, mais également au niveau de l’imaginaire collectif : il a été, par collage, totalement agrégé. Or, il faut bien comprendre que le mythe a la fonction de donner de la définition, mais il n’organise pas le monde.

 

Une interpellation de notre rythme de vie

Alors je me suis permis une petite promenade sur ce qui va se passer au niveau de la pensée, autour de cela. Est-ce que la crise du Covid n’est pas une interpellation de notre rythme de vie, de notre manière d’organiser notre quotidien, cette course dans laquelle on est ? Parce qu’au fond, la pandémie, ce qu’elle a mis en scène, c’est le ralentissement, le fait de rester à la maison, d’attendre. On a donc tout à coup eu un choc temporel.

La première question qui se pose, c’est : est-ce que cette crise ne vient pas dire que notre rythme du monde n’est peut-être pas un rythme adéquat ?

La deuxième question extraordinairement importante, c’est : est-ce que le monde va redevenir comme avant ? Ou est-ce l’abandon d’un monde pour un autre monde ?
Les hommes ont toujours profité des crises, des épidémies, pour se réinventer d’autres mondes, avec dès lors, quelque part, la convocation d’idées extrêmement importantes que c’était mieux avant, la nostalgie, l’idée d’un paradis perdu, qui va revenir, et qui n’est peut-être pas au fond si vrai que cela. Il y a dans cet univers quelque chose qui doit nous rappeler qu’au fond, la tradition, c’est le quotidien. On se réinvente constamment : cette idée, naturellement, est fausse. La réalité n’est jamais qu’une construction instantanée, il n’y a pas à se dire qu’hier, c’était mieux.

Cette crise pandémique vient aussi mettre à mal un des piliers de notre pensée : c’est la pensée scientifique. Tout à coup, la pensée médicale, confrontée à l’urgence, s’est montrée bien impuissante, bien fragile.

Il y a encore un point qui est que, quand les terroristes font sauter une bombe, ils tuent au hasard, les gens qui sont là au moment de la déflagration. Une guerre, elle tue les jeunes. La pandémie du Covid, elle a tué les vulnérables et les plus vieux.

Et dès lors, pensée interdite : mais ne vit-on pas trop longtemps dans nos sociétés ? N’est-ce pas une autre question sur notre représentation du monde ? On vit peut-être trop vite. Peut-être qu’on vit trop longtemps, ou trop bien ?


Le retour d’un ordre moral ?

Le silence règne pour l’instant, mais il y a quelque chose de troublant qui s’opère. On a très bien vu qu’au travers de cette pandémie, il y a une soif d’ordre, de limitation, de réglementation, d’interdiction. On a vu le plaisir que beaucoup d’entre nous avaient à ce que les autorités prennent des décisions, que l’on va suivre. On a vu arriver toute une série de personnes qui incarnent cette limitation : les puissants qui décident, les guides qui suggèrent, les prêtres qui consacrent, les médecins qui prescrivent, les psychologues qui soulagent, les policiers qui punissent, les policiers qui punissent, les juges qui sanctionnent, les journalistes qui avertissent, les pères qui éduquent…

On voit tout à coup apparaître, dans l’ombre, quelque chose qui est un retour. Un peu comme si, au fond, notre société était trop libre, trop légère, trop insouciante et qu’il fallait bien se rappeler qu’il y a un ordre moral et qu’il faut le respecter. Nous l’avions oublié. Un peu, presque, comme si Dieu, voyant le monde partir en liberté trop grande, s’était rappelé à nous en convoquant la mort.


Le Covid et les 7 péchés capitaux

A toutes fins utiles, je voulais terminer cette petite vignette par le rappel des sept péchés capitaux. Quand vous écoutez le discours sur le lavage des mains, sur les distances sociales, on voit très clairement le moraliste se glisser derrière, qui nous rappelle que, grâce à la peur, nous devons nous comporter de bonne manière.

  • Parmi ces péchés, il y a l’acédie (ou paresse) : c’est le fait d’être l’objet d’une tristesse sans contenu.
  • Il y a trois péchés qu’on appelle les péchés érotiques, c’est-à-dire construits sur le désir, sur le manque : l’avarice, la luxure, la gourmandise.
  • Il y a trois péchés thymotiques, construits sur la fierté : l’arrogance, la colère et la jalousie.

Regardez bien notre quotidien, quand il pense la pandémie, il convoque une morale de plus en plus collante, un retour de puritanisme terrifiant, qui, quelque part, va nous empêcher de penser.

Alors dire aujourd’hui que nous nous sommes trompés, que cette manière que nous avons eue de gérer la pandémie a été faite au mieux de ce que l’on croyait, mais qu’au travers de cela, des erreurs se sont faites. Il faut absolument qu’on pense ce qui s’est passé, il faut que chacun d’entre nous convoque des idées ambivalentes, s’autorise à dire : est-ce qu’on a bien fait ? Est-ce que j’ai obéi ? Est-ce que j’ai envie de désobéir ?

Il est absolument important que la pensée se déploie, parce que sinon, les puritains et les moralistes vont prendre possession de cet événement, pour nous rappeler que l’ordre règne."
 

Ecoutez Jean Van Hemelrijck dans Tendances Première

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK