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Le business des faits divers : à qui profite le crime ?

Le business des faits divers : enlèvement, assassinat, breaking news… Ce titre un peu racoleur est à l’image de certains articles de faits divers, qui procurent parfois aux médias leurs meilleures audiences. Ce phénomène est devenu un vrai business au fil des années. Jean-Olivier Collinet a mené l’enquête : d’où vient cet engouement, depuis si longtemps, pour le fait divers  ? Qu’est-ce que cela rapporte ? Et à qui ?

De quand date le phénomène du fait divers ?

En France, la première occurrence date de 1837 et le premier fait divers reconnu dans la presse date du 20 septembre 1869 : en Île de France, les corps d’une mère et de ses 4 enfants sont retrouvés morts et enterrés. Le public s’émeut et se passionne pour l’affaire. Après plusieurs mois de traque et de rebondissements, le suspect principal est finalement arrêté puis guillotiné.

Le journal Le Quotidien parisien vendra à ce moment-là jusqu’à 500 000 exemplaires par jour, contre 83 000 auparavant. Cela contribuera au succès de ce petit journal qui s’attirera de nombreux nouveaux lecteurs. C’est la première fois qu’on a un buzz grâce aux faits divers.

Le crime ne profite pas qu’aux journaux, il profite aussi aux séries, aux livres, aux podcasts, aux magazines. On voit qu’il y a un réel engouement pour ces histoires. Le livre de la journaliste Florence Aubenas, L’Inconnu de la Poste, a par exemple été un réel succès : plus de 105 000 exemplaires ont été vendus.

Pour le psychologue Patrick Avrane, ce n’est pas un hasard si le fait divers est né avec le capitalisme. Il part du principe que le fait divers est un outil de vente. En tout cas, à l’époque, la presse papier en a bien fait son business.

Une production à moindre coût

Depuis mi-juin, la plateforme de vidéo à la demande Scène de crime TV propose, pour 5.99€ par mois, un accès à des séries illimitées, des rediffusions d’enquêtes principalement françaises, mais aussi américaines, sur des affaires assez connues.

Pourquoi cet intérêt ? L’entreprise estime que le business du fait divers est assez rentable, parce que les coûts de production ne sont pas élevés, entre 60 et 80 000€ pour un 52 minutes. On utilise des documents facilement disponibles, des images d’archives, les studios et la présentation demandent peu de moyens.

Vivre le fait divers comme un feuilleton

Le phénomène du feuilleton intéresse les gens. On le voit par exemple avec la série publiée récemment en presse écrite, sur l’affaire Dupont de Ligonnès. On s’arrache le magazine. Jusqu’à 150 000 exemplaires ont été vendus dès la sortie.

On le voit aussi avec la récente affaire des assassinats de Liège, souligne Jean-Olivier Collinet. Les gens la vivent comme un feuilleton, la suivent dans la presse, dans les médias et achètent du contenu pour pouvoir avoir la fin de l’histoire. Cela prend aussi une ampleur incroyable sur les réseaux sociaux.

Le fait divers fédère : tout le monde a un avis sur le dossier, chacun y va de son info, de sa fake news, de sa great news, et au bout du compte, cela génère des discussions. "Parfois cela rassure aussi les gens de voir qu’il y a plus malheureux qu’eux et cela permet malheureusement de se dire que tout compte fait, on n’a pas trop à se plaindre."

La télé, historiquement, propose aussi beaucoup de séries policières, de séries d’enquête. On est baigné dans ces séries depuis des années, et plus encore quand elles sont basées sur des faits réels.

"On s’accroche beaucoup plus, psychologiquement, aux faits réels, parce qu’on se dit que cela peut être à côté de chez nous, observe Jean-Olivier Collinet. Et souvent d’ailleurs, on le voit, quand on interroge les riverains, ils ont leur avis, ils arrivent à se projeter dans les personnes qui ont vécu ça et évidemment ils mettent de l’émotionnel et ils débattent autour de ça."

Le fait divers fonctionne bien, parce qu’il est près de chez nous, dans notre rue, dans notre quartier, et cela nous touche.

Une filière bien exploitée

En France, sur Europe 1 par exemple, le podcast Hondelatte raconte était le 3e podcast le plus écouté en mars dernier. Affaires sensibles sur France Inter est 6e au classement.

Les youtubeurs et youtubeuses s’emparent également du fait divers, avec des coûts de production très faibles, et récoltent des millions de vues. C’est le cas de la jeune québécoise Victoria Charlton, qui propose aussi des produits dérivés autour des affaires criminelles qu’elle présente : vidéos, livres… Le fait divers est inépuisable.

Certains tour operators exploitent aussi la filière du fait divers, comme le fait le Pablo Escobar Tour, qui propose de vous emmener, en avion, voir la villa du baron de la drogue, le lieu où il stockait sa drogue, et revivre cette ambiance de grand criminel. Certains pays commencent à cultiver la logique du crime pour pouvoir attirer les visiteurs, qui viennent y dépenser de l’argent, revivre un peu d’émotions et de frissons sur les pas des criminels.

Dans cette course à l’information, les paparazzades, les titres racoleurs, les fausses accusations, les condamnations prématurées en une, mettent une pression énorme sur les personnes liées à l’affaire, parfois jusqu’au suicide.

"Le fait divers est toujours un fait dur, difficile. Je pense qu’il ne faut pas mélanger information et surinformation pour en faire du business", commente Jean-Olivier Collinet.


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