Tendances Première

La société va-t-elle changer après la crise ?

"On voit que des valeurs qui étaient considérées comme moins importantes deviennent tout à coup prioritaires"
"On voit que des valeurs qui étaient considérées comme moins importantes deviennent tout à coup prioritaires" - © Pixabay

Que dit la crise du coronavirus de notre société européenne, sur 'l’homme, être social', sur les liens qui nous unissent ou nous délient, sur la solidarité ou pas, sur l’égoïsme ou pas… Quel sens voulons-nous lui donner ?

En période de crise, le symbole est essentiel, surtout s’il montre notre solidarité. On le voit avec les applaudissements à 20h, les groupes d’entraide sur les réseaux sociaux, les autocollants d’encouragement sur nos poubelles, les chansonnettes dédiées aux soignants… Les symboles sont nécessaires. Ils nous aident à créer du sens là où il n’y en a pas toujours.

Depuis le début de la crise, les symboles interrogent aussi nos valeurs. Il a été décrété que notre santé était prioritaire sur nos performances économiques. Il a été décidé que les plus fragiles ne pouvaient pas être sacrifiés. Qui l’aurait cru, il y a encore quelques semaines de cela…

On en parle avec Bernard Delvaux, professeur de sociologie à l’UCLouvain et Matthieu de Nanteuil, professeur de sociologie à l’UCLouvain, tous deux membres de l’Institut d’Analyse du Changement dans l’Histoire et les Sociétés contemporaines (IACCHOS).

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Le soin et le regard porté par la société sur le personnel soignant sont devenus un symbole très important, mais il y a encore beaucoup de progrès à faire, observe Matthieu de Nanteuil. Ce symbole a été revalorisé ces derniers temps, tant mieux parce qu’il y a urgence pour les personnes les plus fragiles. Mais on est loin de faire de ce symbole une réalité pour tous. Dans beaucoup d’entreprises, la question du soin et de la solidarité n’est pas assurée. Et il y a des domaines qui sont encore extrêmement précaires : le soin à domicile, les lieux de santé mentale, les maisons pour personnes âgées…

En France, le discours des autorités a évoqué le symbole de la guerre pour parler de cette pandémie, symbole qui n’a pas toujours été bien accepté, à un moment où il faudrait plutôt revaloriser la question de la solidarité pour tous.

En Belgique, on pourrait croire qu’on a mis en avant d’autres symboles comme l’interdépendance et la collectivité. "Mais il ne faut pas idéaliser la situation, nous sommes dans une situation extrêmement contrainte. Il y a une obligation assurée par l’Etat, avec des forces de police qui contrôlent les déplacements en rue, un système d’infractions mis en place. Il est prématuré de se précipiter pour envisager l’avenir. […] Nous fonctionnons dans l’urgence, dans le confinement, dans la compression du temps et bien malin qui pourra dire exactement le monde qui sortira de cette situation."


Une crise au cube

Pour Bernard Delvaux, il est nécessaire, pour sortir de cette crise, de la considérer non pas comme une crise au carré, mais comme une crise au cube.

"Il y a une crise au carré dans la mesure où il y a d’abord une dimension sanitaire, puis une dimension économique. Mais on sent que ça et là des questions de sens émergent. On peut se demander si cette crise de sens va perdurer au-delà de la période de confinement et si on va pouvoir mettre à l’agenda public cette question du sens de nos vies et de nos sociétés."

On voit que des valeurs qui étaient considérées comme moins importantes deviennent tout à coup prioritaires. On voit que la préoccupation de la santé est parvenue à mettre à l’arrêt la préoccupation de l’économie, du moins pour un temps. On voit qu’on a refusé de sacrifier des vies plus fragiles, au contraire de ce qu’ont voulu faire, au début de la crise, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou la Suède.
 

Quel sens voulons-nous donner à notre société ?

Nous vivons dans une société qui met en avant la responsabilité individuelle, or nous n’avons jamais été autant dans l’interdépendance que depuis quelques semaines. Il y a la question de l’interdépendance liée aux masques, aux respirateurs, au manque de matériel… mais il y a aussi toute une série d’interdépendances qui sont beaucoup moins visibles : nous sommes interdépendants du monde naturel, mais aussi des systèmes de production dont nous ignorons tout.

La question qui devrait être posée à l’occasion de cette crise, c’est : quel sens voulons-nous donner à notre société ? Comment le concrétiser à travers des interdépendances qui ne soient plus aussi asymétriques qu’actuellement, où elles supposent de la domination de l’un sur l’autre, interroge Bernard Delvaux.

Face à la crise, la population, malgré les contraintes, a montré son adhésion à cette interdépendance, à cette solidarité. On est dans un Etat de droit. L’Etat repose sur des règles qui ont un sens pour tous. La solidarité et le soin apparaissent aujourd’hui comme des enjeux absolument majeurs ; ils ont été beaucoup trop négligés dans la décennie qui nous précède.

"Il y aura un enjeu à revaloriser cette question et nous serons tous impliqués. L’Etat devra réinvestir dans les questions sociales et sanitaires et nous devrons revoir nos modes de vie", affirme Matthieu de Nanteuil.

"Nous sommes appelés à travailler, à réfléchir à une société plus juste. Il y a place pour une réélaboration collective, pour faire de la solidarité un enjeu collectif mais ce ne sera pas facile, parce que nous venons d’un monde qui n’a pas été dans cette direction. Il y a des enjeux de système, de fonctionnement, mais aussi de mobilisation collective."
 

Le monde va-t-il changer après la crise ?

L’une des craintes que l’on peut avoir dans les scénarios de sortie de crise est que chaque Etat développe des stratégies pour redevenir relativement autarcique ou pour s’assurer une priorité dans la livraison de produits. On assisterait donc au retour à un Etat relativement clos, une version autoritaire, un Etat qui remobiliserait ses citoyens autour d’un projet de mise en compétition avec d’autres Etats, explique Bernard Delvaux.

Il faudrait plutôt pouvoir construire, à l’échelle mondiale, et non pas uniquement à l’échelle nationale, un autre référentiel que celui du monde libéral, qui est régenté par le monde financier.

"Au sortir de la crise, chacun va vouloir retrouver sa place, et dans beaucoup de cas, à raison, car beaucoup en sortiront précarisés. Mais la question est de savoir si on va garder de l’énergie pour remettre en question et changer collectivement les règles du jeu, dont on voit bien qu’elles posent vraiment problème à beaucoup de gens."
 

Il est temps d’envisager un autre modèle

En cette période d’urgence, nous ne vivons pas uniquement un resserrement de l’espace, mais aussi un resserrement, voire un écrasement du temps. Mais pour Matthieu de Nanteuil, il y a quand même de la place pour imaginer un monde meilleur. Plusieurs niveaux de réflexion sont à envisager :

  • Il faut pouvoir réhabiliter les politiques sociales à l’échelle nationale mais surtout à l’échelle européenne. La question de la solidarité a été le grand oublié des politiques européennes, qui ont confié ces questions aux Etats, qui ont favorisé la compétition entre les Etats et entre les systèmes économiques ou les systèmes de protection sociale.
     
  • La question de la transition écologique. On aura besoin d’une impulsion extrêmement forte de la part des Etats. Ils en sont capables, à condition que le cap choisi soit un cap qui fasse sens par rapport à l’état de la planète. "Espérons que les Etats s’y préparent et que l’Union européenne soit à la hauteur des enjeux."

Pour Bernard Delvaux, il faut parvenir à concilier toutes ces urgences pour repenser un modèle de société. Il faut dès maintenant susciter un débat sur le long terme, car il prendra du temps et il faut absolument l’alimenter. C’est aussi le rôle des médias de faire ce travail de remise en question de notre modèle de société, avec les crises qu’il engendre.

"Il est urgent de se poser la question du sens que l’on donne à nos vies et à nos sociétés. Je souhaiterais qu’à l’échelle belge, au moins, il y ait un espace où développer un débat sur ces finalités."

L’intégralité de la séquence Tendances Première est disponible ici

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