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L’innovation frénétique : comment l'encadrer ?

L’innovation technologique configure l’évolution de nos modes de vie. Elle définit aujourd’hui nos besoins et nos désirs. Elle définira certainement demain nos perceptions, nos pensées, notre imagination. C’est encore plus clair avec la transformation numérique en cours depuis quelques années. Or, la passivité avec laquelle l’humanité accepte ce sort inquiète. Est-il encore possible d’encadrer l’innovation et ses conséquences ? On en parle avec Jean-François Simonin, docteur en philosophie, spécialiste de l’anticipation et des enjeux de long terme.

Jean-François Simonin est l’auteur de L’innovation frénétique, construire ou déconstruire le monde à l’heure du numérique (Ed. Liber)

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Le progrès a conduit à des transformations majeures et globalement positives pour la condition humaine, mais il atteint des proportions aujourd’hui qui posent question. La civilisation reste comme hébétée et impuissante devant ses propres réalisations. Le danger ne vient pas de la technique elle-même. Le véritable danger provient de notre incapacité à donner une forme authentiquement humaine aux transformations que l’innovation suscite.

Jean-François Simonin déplore que nous n’ayons pas suffisamment anticipé, que nous n’ayons pas assez pris en compte cette transformation. Nous avons lâché prise et nous pourrions le payer demain.

"Ce qui me frappe, c’est les millions que l’on met dans les investissements qui sont réellement transformateurs, sans jamais s’interroger finalement sur les conséquences que tout ce que l’on est en train de faire peuvent avoir sur l’état du monde. Personne n’a cette responsabilité."

 

La technologie est incapable de penser le monde.

 

Les innovations disruptives

Jean-François Simonin distingue 4 étapes, 4 conceptions de l’innovation.

- Du paléolithique à l’époque des Lumières : l’innovation était plutôt interdite, elle faisait peur. Il y avait bien sûr des innovations, mais cela ne partait jamais d’un projet d’évolution des conditions de l’existence. La philosophie consistait en fait à respecter la tradition des anciens, sans bousculer l’état du monde.

- Entre 1750-60 et 1950, avec la bombe atomique : on recherchait l’innovation, l’idée étant que le savoir était un pouvoir et que les techniques pouvaient nous aider à construire un paradis sur terre.

- De 1950 au début du 21e siècle : on a pris conscience que nos pouvoirs devenaient immenses, avec notamment la bombe atomique, les OGM… et qu’il fallait peut-être un principe de précaution pour encadrer ces pouvoirs gigantesques.

- Depuis les années 2010, à partir du moment où on a parlé de transformation numérique, où les 3/4 des investissements dans tous les domaines de l’industrie sont réservés au numérique (internet des objets, capteurs, intelligence artificielle…), "on ne recherche même plus les innovations pour ce qu’elles sont capables d’apporter au bien-être humain, mais pour leurs capacités de disruption, leurs capacités de rupture. C’est-à-dire leurs capacités de prendre de revers les consommateurs, les juristes, le politique, et de pouvoir, comme Uber ou Airbnb, mettre au point de nouvelles pratiques, au croisement des nouvelles technologies, et d’inonder le monde avec de nouvelles disruptions qui laissent tout le monde sur place et qui permettent de faire d’énormes bénéfices pendant 5-10 ans, le temps que le politique comprenne ce qui arrive et que le juridique encadre ces nouvelles pratiques."

A partir du moment où c’est la disruption qui est recherchée prioritairement, je pense qu’on est entré dans une période de folie qui ne peut que mal se terminer si on ne trouve pas le moyen d’encadrer cela.

 

Vers la pensée de la transformation

Le problème est que ceux qui maîtrisent ces nouvelles technologies ne comprennent eux-mêmes pas l’état du monde qu’ils sont en train de construire, et ce n’est d’ailleurs pas leur souci, observe Jean-François Simonin.

Il ne s’agit pas de revenir en arrière, ni de freiner l’évolution, ce n’est ni possible, ni souhaitable, ajoute-t-il. Il faut trouver une nouvelle étape de civilisation, car nous sommes dans une étape de décivilisation, de recul.

"Il s’agit de trouver de nouvelles règles, de nouvelles pratiques, et d’abord de nouvelles pensées pour encadrer, comme le monothéisme avait réussi à encadrer les progrès dans l’agriculture et la métallurgie voici deux millénaires et demi, comme la philosophie des Lumières avait trouvé une conception du monde utile pour homogénéiser les prodigieuses capacités mises à jour depuis la Renaissance. Une nouvelle culture, une nouvelle pensée pour que ces progrès restent motivants, pas trop dangereux et offrent des perspectives réellement intéressantes."

Que serait un monde qui serait un cumul de disruptions ? Cela commence à poser problème pour tout le monde et le temps est venu d’envisager une nouvelle pensée.

 


L’innovation, un dogme

Les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), l’intelligence artificielle, les big data, l’impression 3D, la blockchain,… sont des innovations qui ont des implications anthropologiques majeures.

Les NBIC, un projet qu’on pourrait qualifier d’eugénisme, font partie de ces projets d’envergure qui touchent aux structures de base du vivant, sans que le débat politique n’ait jamais eu lieu, alerte Jean-François Simonin.

"Concernant l’intelligence artificielle, il est incroyable que des logiciels soient capables d’auto-apprentissage aujourd’hui, et que des capteurs qui vous observent via l’intelligence artificielle en sachent mieux que vous-même sur ce que vous appréciez à la lecture d’un livre. Qu’ils soient capables finalement de téléguider, de formater vos propres perceptions et vos propres pensées bientôt. Bientôt, dire 'je' va devenir comique, tellement la capacité d’autonomie de réflexion personnelle va être complètement ankylosée."

Cette thèse défendue par Jean-François Simonin est assez polémique et suscite de nombreux débats.

L’innovation est un dogme dans les entreprises. On n’interroge pas l’innovation.

 

Secret des affaires, brevetabilité du vivant

Jean-François Simonin dénonce aussi 'le secret des affaires' dont bénéficient les industriels, sur des questions comme les chromosomes, les atomes, les algorithmes… Il ne conçoit pas que l’on puisse continuer à les laisser faire ce qu’ils veulent, avec des composants aussi déterminants de la condition humaine.

De même, il s’inquiète de la brevetabilité du vivant. En biologie, vous devenez propriétaire du vivant quand vous avez mis à jour la chaîne de chromosomes qui le détermine, dans le domaine des semences notamment. Cette privatisation du vivant n’est absolument pas tolérable.

Sur ces sujets-là, la civilisation occidentale a fait une erreur stratégique formidable. Il n’est pas possible d’envisager un 22e siècle sans problème, si on garde un encadrement juridique de ce type-là.

 

Ecoutez ici cet entretien passionnant avec Jean-François Simonin.

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