Tendances Première

L’homme préhistorique est aussi une femme

Comment pouvons-nous construire un futur plus juste, plus équilibré, plus solidaire si notre connaissance de l’histoire est biaisée ? S’appuyant sur les dernières découvertes en préhistoire et sur l’analyse des idées reçues via la littérature savante, la préhistorienne Marylène Patou-Mathis remet en question les interprétations qu’on a faites de la préhistoire. Elle pose les bases d’une autre histoire des femmes, débarrassée des préjugés sexistes, plus proche de la réalité.
 

Non, les femmes préhistoriques ne consacraient pas tout leur temps à balayer la grotte et à garder les enfants en attendant que les hommes reviennent de la chasse. Les imaginer réduites à un rôle domestique et à un statut de mères relève du préjugé.

C’est ce qu’écrit Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, directrice de recherche au CNRS, spécialiste des comportements des Néandertaliens, dans L’homme préhistorique est aussi une femme (Ed. Allary).
 

Les premiers préhistoriens sont des hommes

La préhistoire est souvent vue de manière très caricaturale : l’homme à la chasse, la femme à la cueillette, l’homme qui peint Lascaux, l’homme qui invente… Pourquoi ce constat ? Pourquoi en est-on encore là ?

On a confondu l’histoire de l’Homme, avec un grand H, avec l’histoire de l’homme pendant trop longtemps. Les recherches et l’interprétation qui en a été faite ont toujours été analysées avec la vision que l’on avait de sa propre société : des sociétés très patriarcales, où l’homme était dominant, explique Marylène Patou-Mathis.

"La préhistoire est une jeune discipline, elle apparaît dans les années 1860 dans le monde occidental, dans une société patriarcale, où les femmes sont des mineures, sous la tutelle du père puis du mari. Ces premiers préhistoriens sont tous des hommes : des abbés, des docteurs, des instituteurs… Pas une femme à l’horizon !"

Quand ils vont penser le mode de vie de cette société lointaine, ils vont y calquer leur structure sociale : peu d’importance des activités féminines, un statut inférieur à celui de l’homme. Cela va durer très longtemps et entrer complètement dans l’imaginaire. Tout le monde a en tête le cliché du gars en peau de bête avec une massue, qui tient une femme par les cheveux !

C’est comme si la femme n’avait quasiment pas participé à l’évolution de l’humanité. C’est grave, parce que ce n’est pas vrai, d’abord, et puis c’est une pensée qui accentue et justifie la subordination des femmes, parce qu’elles sont inférieures depuis la nuit des temps.

 

Et si le grand guerrier était une guerrière ?

Il n’y a pourtant aucune preuve scientifique que ceux qui ont peint Lascaux, inventé le feu, taillé la pierre, soient des hommes. Alors comment sait-on que ce sont des hommes ? Sur quoi se base-t-on ? Le livre de Marylène Patou-Mathis dit : attention, regardez comment c’est construit ! Il faut déconstruire cela, parce que tout repose sur des présupposés, des préjugés. Heureusement, les choses bougent !

Jusqu’à il y a peu, seule l’anthropologie permettait de distinguer un homme d’une femme, mais comme les squelettes étaient très abîmés, on se basait souvent sur la robustesse. Aujourd’hui, grâce à l’ADN, on peut savoir précisément si c’est un homme ou une femme. Certains, qui étaient considérés comme des hommes sont d’ailleurs devenus des femmes : l’Homme de Menton est ainsi devenu la Dame du Cavillon. Le grand guerrier est devenu une guerrière !

Quand on examine les traumas et les stigmates sur les os, on s’aperçoit que des gestes ont été répétés, que la femme était très liée à la chasse, à l’agriculture, explique Marylène Patou-Mathis. Alors pourquoi ne pas penser qu’elles sont à l’origine de l’invention de l’agriculture ?


Une société matriarcale ?

Dans l’art réalisé par nos ancêtres sapiens, il y a peu de représentations humaines, par rapport aux animaux. Mais parmi celles-ci, on est entre 80 et 90% de féminin, que ce soit dans la statuaire, les reproductions, les silhouettes gravées, les vulves… "On est dans le féminin, et on ne peut pas négliger cela".

Le mystère de la naissance expliquerait ce phénomène. Il y a eu beaucoup d’interprétations sur les Vénus, mais très longtemps avec un regard masculin : soit ce sont les premières images de la femme idéale, l’érotisme, soit c’est la femme enceinte. Pourtant, plein d’interprétations sont possibles, avec une grande variabilité. Il n’y a pas la femme préhistorique, mais des femmes préhistoriques.

Ces statuettes, ces amulettes ont peut-être été réalisées par des femmes, car après tout, c’est un monde de femmes, la naissance ! Il faut ouvrir le champ des possibles et repenser les choses d’une façon moins binaire, affirme Marylène Patou-Mathis.

Il faut envisager quelque chose de beaucoup plus équilibré, à cette époque. On est dans une société qui doit être solidaire, si elle ne veut pas disparaître. Les petits groupes sont dispersés sur un grand territoire. On a intérêt à profiter des aptitudes de chacun, plutôt que de genrer.

"Je suis plutôt favorable à une société matrilinéaire au sens large, avec un équilibre entre les deux sexes, plutôt qu’un matriarcat. […] Je suis très sensible à cette filiation matrilinéaire, parce que l’évidence est que le bébé sort de la femme. L’enfant, c’est sa mère qui va le nourrir. C’est ce petit être qui va faire la pérennité du clan."
 

Ecoutez la suite de cet entretien passionnant
avec Marylène Patou-Mathis, dans Tendances Première

 

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