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L’autorité en question : d’autres modes sont à inventer

Plus d’autorité, moins d’autorité ? Une demande de nouvelles formes d’autorité émerge de toutes parts, que ce soit dans l’entreprise, à l’école ou en famille. Imposer son point de vue de parent, de patron, de gouvernant n’est plus politiquement correct. Désormais seule compte l’opinion personnelle. Beaucoup déplorent cette révolution après des siècles de stabilité, tandis que d’autres y voient des changements potentiellement positifs face aux enjeux du monde à venir.

Dans sa pratique quotidienne avec les enfants, les jeunes, les adultes, les parents, le monde de l’école, de l’entreprise, de la politique…, Patrice Huerre constate un désarroi des personnes ayant autorité. Elles ne savent plus à quel saint se vouer, ne peuvent plus appliquer les recettes qui leur ont été transmises et n’ont pas encore trouvé le mode d’emploi pour l’avenir.

Au fil d’une réflexion vivante, le psychiatre/psychanalyste, accompagné d’un chef d’entreprise, ouvre des pistes pour remédier au désarroi actuel et imagine quelles qualités feront les chefs de demain.


Patrice Huerre, psychiatre, psychothérapeute et psychanalyste, publie, avec Philippe Petitfrère, chef d’entreprise, L’autorité en question – Nouveau monde, nouveaux chefs (Ed. Odile Jacob).


 

Il faut que les positions établies par ceux qui détiennent l’autorité soient animées par le souci de ceux à qui ils s’adressent. Je crois que c’est ce moteur-là qui est attendu dans l’exercice des fonctions d’autorité et les enfants, adolescents, adultes ne s’y trompent pas.

 

L’autorité dans la sphère de la famille

Avec l’avènement du digital, de l’immédiateté, nous avons connu une parenthèse historique, qui dure encore, pendant laquelle les adultes ont appris de leurs enfants, et non plus les enfants des adultes. C’est en train de changer chez les plus jeunes de ces parents.

Patrice Huerre et Philippe Petitfrère ne considèrent pas ces bouleversements de la relation à l’autorité comme uniquement négatifs. Ils y voient la préfiguration d’un nouveau monde qui change à toute vitesse et qui permettra probablement d’établir d’autres modes de relation entre les humains.

La demande d’autonomie de ces jeunes n’est pas non plus un mal. C’est un changement qui a des conséquences déstabilisantes pour certains, pour ceux qui n’aiment pas les changements et des avantages pour ceux qui aiment les surprises et les changements, observe Patrice Huerre.

"Je trouve que c’est une période intéressante, qui se déroule à un rythme effréné, ce qui fait que le temps d’intégrer ces changements est très réduit. Ce qui se transmettait avant, comme savoir-faire, savoir-être, savoir-vivre, d’une génération à l’autre, subit aujourd’hui une accélération considérable."

Aujourd’hui, ce qui a changé concrètement au sein des familles, c’est par exemple que l’avis de l’enfant est requis, dès les premiers temps de sa vie. On va presque toujours le solliciter pour savoir ce qui lui convient le mieux, autant pour le choix des vacances que dans le cas d’une séparation, par exemple. C’était inimaginable dans les générations antérieures, où l’enfant devait obéir et suivre les préconisations parentales sans tergiverser.

On pourrait presque parler d’une inversion, que ce serait l’enfant qui serait, de plus en plus souvent, la figure d’autorité dans la famille, avec des parents qui cherchent, au nom du respect, très bienveillant, du mieux-être de leur enfant, à satisfaire ses attentes et ses demandes.

Les parents aimeraient pourtant garder une forme d’autorité, mais elle ne peut plus se définir comme avant : il ne suffit plus de taper sur la table, et encore moins sur l’enfant, pour faire autorité. Elle va donc emprunter ses modalités d’exercice à d’autres registres que la voix haussée ou les menaces. Ce savoir-faire est à inventer.

"Certains parents sont très désorientés. Il y aurait une sorte de mise en attente, de doute sur la pertinence des réponses qui par ailleurs semblent importantes pour les parents. Et les enfants y sont extrêmement sensibles. Ils se sentiront obligés de pousser le bouchon un peu plus loin, de provoquer davantage, pour qu’enfin les parents disent non, ça suffit, non je ne veux pas ça pour toi."

Des limites sont pourtant tout à fait nécessaires pour que l’enfant puisse grandir et exercer sa liberté progressivement grandissante, dans un cadre défini par les parents, puis par la société. Mais il y a là un malentendu de la part des parents.
 

Dans la sphère de l’école

En France, explique Patrice Huerre, l’école est singulièrement déconnectée des changements qui affectent la société et la vie des familles, avec un modèle qui reste relativement vertical, avec l’exercice de l’autorité. Alors même qu’il y a une aspiration à fonctionner autrement, sur le mode plus horizontal.

Certains enfants ne comprennent pas le cadre, la structure même de l’école. Il y a remise en question de l’autorité. Beaucoup d’enseignants ne sont pas armés pour y faire face.

"Il y a un vrai souci d’ajustement de la formation des enseignants à ce qui est attendu par ailleurs par la génération des enfants et adolescents. On voit un décalage de plus en plus important entre la manière de concevoir la relation d’autorité de la part des enseignants et la manière dont les enfants et les adolescents la considèrent. Cela crée un trouble important qui perturbe beaucoup la relation pédagogique et qui conduit les jeunes à penser que l’acquisition des connaissances et des savoirs doit se passer ailleurs qu’à l’école, par exemple sur les réseaux sociaux, sur Internet…"
 

Et dans la sphère professionnelle

On assiste aujourd’hui à une démultiplication du nombre de chefs, qui ne sont d’ailleurs plus appelés 'chefs'. Or, on ne veut plus autant de chefs, on veut UN chef, qui soit bon ! observe Patrice Huerre.

"Il y a cette aspiration, qui reste un besoin très archaïque, du petit qui a besoin de figures d’autorité qui veillent à son intégrité et à son développement. Mais en même temps, on ne supporte plus – et c’est tant mieux – les modes d’exercice de l’autorité d’autrefois : c’est moi le chef, point, tu obéis et c’est tout."

Etre un bon chef, c’est quoi ? C’est une manière de considérer l’autre, telle que ce que l’on va adopter comme position et qu’on lui demandera éventuellement de respecter, est animé par le souci de l’autre et va lui permettre de développer ses potentialités.

Comment expliquer une telle augmentation du nombre de burn out et d’épuisements dans le chef des cadres ? "Ces personnes sont dans une situation impossible. On leur demande d’exercer une autorité qui ne leur est plus forcément reconnue d’une part. D’autre part, ils sont tiraillés entre l’idée qu’il faudrait faire autrement et l’impossibilité de le faire, puisque les consignes ne vont pas dans ce sens. Bref, ils sont soumis à des contradictions permanentes."

D’où la recherche de nouveaux chefs, qui permettraient d’être beaucoup plus tranquilles face aux difficultés de l’existence, puisqu’on n’aurait plus qu’à leur obéir.

Ce qui est nouveau aussi, c’est que la notion de sens est devenue extrêmement importante aujourd’hui, particulièrement auprès des jeunes générations. L’intérêt personnel ne doit pas être trop entamé par l’exercice d’une autorité extérieure, même si elle est bienveillante.
 

Le rôle essentiel du chef d’orchestre

La figure d’autorité est mise à mal aujourd’hui par une grande partie de la population, que cela concerne la politique, la police, l’armée,… On le voit à travers les divers sondages ou les diverses manifestations.

"Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’il y a en même temps cette contestation de l’autorité dans bon nombre de situations et en même temps, une attente très forte d’autorité. Les deux sont mêlés. C’est un peu comme chez l’enfant ou l’adolescent, qui va contester l’autorité et en même temps, être très malheureux si le parent renonce à toute forme d’autorité, dès lors qu’il s’agit de son intérêt. On a là une situation paradoxale. […]

A l’armée, le développement des capacités d’initiative, dans un cadre préétabli, est un développement tout à fait nécessaire, pour ne pas dire fondamental, non seulement pour survivre en situation d’alerte, mais pour réussir les opérations. Il y a vraiment, du côté de ceux qui sont les plus habituellement connotés 'autorités', des évolutions qui tiennent compte des nécessités des situations, pour que cette autorité puisse s’exercer autrement, explique Patrice Huerre.

La police est extrêmement contestée en Belgique ou en France et subit des violences. Comment lui permettre de répondre à l’évolution de la société et lui rendre sa place ? Cela dépendra beaucoup de la manière dont la population va percevoir l’intérêt qu’elle a à être protégée, l’intérêt à ce qu’il y ait des limites.

Il faut le rétablissement nécessaire des raisons même des interventions. On en revient à la notion de sens, au sens que peut avoir l’exercice d’une autorité. Ce sens s’installe dès l’enfance, à la maison comme à l’école. Mais il est un peu perdu aujourd’hui. Il faut vraiment y revenir, et d’une façon très précoce dans l’existence.

Patrice Huerre prend l’exemple du chef d’orchestre. "On pourrait dire qu’il est drôlement autoritaire avec sa baguette ! N’empêche que s’il n’y a pas de chef d’orchestre, il n’y aura pas une musique qui marchera bien. Les différents instruments ne vont pas pouvoir fonctionner ensemble."

Aujourd’hui, dans le monde politique, "prendre une décision est a priori considéré comme presque inadéquat. On attend ce que veut l’autre. Je crois vraiment que c’est le rôle des responsables de prendre des décisions les plus éclairées possible, quitte à se qu’elles s’avèrent inadaptées, mais qu’on puisse le reconnaître."

C’est cet aspect qui est contesté mais qui est en même temps sollicité, poursuit-il. Chacun d’entre nous, dans certaines circonstances, à dose variable, aura besoin qu’on lui signifie ce qui semble le plus pertinent et en même temps qu’on lui laisse un espace suffisant de sa liberté. Et il y aura toujours ce besoin d’être guidé par des gens qui ont plus d’expérience, qui ont un autre regard, ne serait-ce que pour pouvoir exercer sa liberté ensuite, en en tenant compte ou pas.
 

Ecoutez l’entretien complet ici


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