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Jean-Michel Longneaux : "Le deuil nous apprend que le désir de toute-puissance n’est pas la réalité"


Expérience universelle liée à la condition humaine, le deuil se donne dans une épreuve toujours intime et personnelle, que ce soit à travers le décès d’un proche, une rupture amoureuse, l’échec d’un projet ou la perte d’un emploi. Le philosophe Jean-Michel Longneaux interroge la question et invite à se débarrasser des préjugés sur le deuil, qui n’est pas que tristesse et désespoir, mais aussi l’occasion de renaître à soi.

Jean-Michel Longneaux est l’auteur de Finitude, solitude, incertitude – Philosophie du deuil (Ed. PUF).

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Vivre un deuil, c’est mourir à ce que l’on n’est pas, pour tenter de se réconcilier avec ce que la vie a fait de nous.

Le deuil est inévitable. Chaque moment de notre vie est émaillé de deuils que nous ne considérons pas forcément comme tels. Certains estiment qu’on met le deuil à toutes les sauces et que le mot finalement ne veut plus rien dire. Ils préfèrent limiter le mot à la question de la mort.

Pourtant, quand on regarde ce qui est en jeu dans la perte d’un être cher, explique Jean-Michel Longneaux, c’est une situation où on est devant l’irréversible, et c’est ce qui fait que c’est difficile. La mort, c’est l’expérience irréversible, avec un avant ou un après. Mais il y a d’autres circonstances où il y a un avant et un après, sans possibilité de marche arrière. Il y a une infinité de circonstances où cela nous arrive, où on doit lâcher la vie d’avant pour accepter ce que la vie a fait de nous.

Nous associons le deuil à la tristesse, mais il y a aussi des moments heureux qui sont des moments charnières où la vie ne sera plus jamais comme avant. Le mariage en est un bon exemple, selon Jean-Michel Longneaux. Il impose de lâcher quelque chose. On fait le deuil de l’enfant qu’on ne sera plus. On demande à la société de ne plus être considéré comme le fils ou la fille de, mais comme le conjoint de. Et du côté des parents, quand on marie ses enfants, on sait bien qu’on les perd définitivement, même si on continuera à les voir. Il y a comme une relation qui est perdue. On ne récupérera jamais son enfant comme avant, on ne redeviendra jamais l’enfant qu’on a été auparavant.
 

Aussi bien dans les expériences heureuses que malheureuses, il y a quelque chose de l’ordre de la perte qui doit se jouer. Et on a besoin de passer par des rites, des gestes, où l’on met cela en scène, indirectement.


Toucher le fond et rebondir

En cas de deuil important, il est très difficile d’imaginer que l’après puisse être fondateur, parce que dans un premier temps, on ne voit que ce que l’on perd. On a même l’impression que l’on n’est plus rien, que l’on a tout perdu. On a l’impression que notre vie était ce que l’on a été et qu’en le perdant, c’est la fin de tout.

"Et il faut du temps pour découvrir petit à petit que quand on perd tout, c’est étonnant, mais on reste toujours là. Il y a quelque chose que nous sommes, à partir de quoi on va pouvoir rebâtir quelque chose."

Plutôt que de donner des conseils à l’emporte-pièce, ce qui est important, c’est donc de pouvoir accompagner la descente en enfer de la personne qui voit son monde s’effondrer. Car on a parfois besoin de toucher le fond, d’épuiser sa souffrance, pour pouvoir s’ouvrir à ce qui reste, pour se donner une chance de rebondir et de rebâtir une nouvelle vie.
 

Renoncer à la toute-puissance et accepter ses limites

L’idée d’une réconciliation parfaite avec soi-même, où l’on ne souffrirait plus de tout ce que l’on a vécu et des blessures que la vie nous a données, c’est une illusion de toute-puissance, c’est comme si l’être humain pouvait tout supporter, passer à travers tout et en sortir toujours indemne.

Faire son deuil, ce n’est pas se réconcilier parfaitement avec soi-même et aimer toute sa vie, mais c’est arriver à accepter le fait nous sommes des êtres éternellement déchirés, des êtres de désir. "Il y a la vie que j’aurais bien aimé avoir, et que je n’ai pas eue, et ça ne m’empêche pas d’accepter ce que j’ai vécu finalement." Une fois que vous l’acceptez, vous n’en souffrez plus. Ça devient votre moteur d’existence.

On voudrait bien tout contrôler, maîtriser son destin, être à la hauteur. Le deuil nous apprend que le désir de toute-puissance n’est pas la réalité. C’est une illusion. Faire le deuil de ce désir de toute-puissance, c’est arrêter de prendre ses désirs pour la réalité. Et la crise sanitaire actuelle nous rappelle bien qu’on n’a pas la maîtrise de tout…

"Plus nous sommes à l’aise avec la finitude, avec le fait que nous sommes limités, que nous ne pouvons pas tout, moins nous souffrons d’être remis en question dans notre désir de toute-puissance. Et c’est là que nous pouvons commencer à traverser les épreuves et que nous gagnons une forme de sagesse par rapport à la vie, un apaisement, où les épreuves restent des épreuves mais ne sont pas des objections pour continuer à vivre."


Rien ne nous est dû

La crise actuelle est l’occasion d’un deuil. Nous sommes mis à mal dans notre désir de vivre en sécurité, de contrôler notre existence. Nous vivions notre petite vie, qui nous était due. C’était une attente légitime. La crise nous a mis en échec et nous confronte à l’incertitude. Tout a été stoppé net. Mais après ?

"Soit nous serons dans un processus de deuil où nous aurons un nouveau rapport au monde, à nous-mêmes et aux autres, soit nous allons courir en avant, et retomber dans les illusions d’avant, et ce sera la prochaine déconvenue", observe Jean-Michel Longneaux.

L’acceptation de nos limites, de notre finitude, cela veut dire qu’on ne peut pas tout, qu’on ne peut pas empêcher les gens que nous aimons de souffrir. Nous sommes limités dans la mesure où nous sommes dépendants du monde. D’un monde qui est lui-même limité. Quand on accepte la finitude, ça va bien au-delà de simplement : "j’accepte mes limites". C’est reconnaître toutes mes interdépendances vis-à-vis des autres, vis-à-vis du monde. C’est continuer à vivre, essayer de croître, d’être le plus heureux possible, mais en acceptant ce que l’on est, avec nos dépendances, nos interdépendances, nos limites.


Pourquoi est-ce si difficile pour moi ?

"La souffrance est chez celui qui la vit, pas dans les circonstances extérieures, même si ce qui nous arrive est lié à la cause extérieure. Il faut arrêter de parler des circonstances extérieures pour comprendre pourquoi ça m’affecte moi à ce point-là, pourquoi c’est un drame pour moi et pourquoi je n’arrive pas à remonter la pente. C’est une question qui est liée à ce que je suis, plus qu’aux circonstances". Jean-Michel Longneaux distingue 3 raisons à cette souffrance :

  • C’est parce que je ne suis plus le même qu’avant. Je me trouve dans une histoire que je n’ai pas choisie et je dois faire le deuil de ma toute-puissance. Plus je vais être à l’aise avec ce que je suis réellement, quelqu’un qui fait tout ce qu’il peut mais ne peut pas tout, moins je souffrirai de la situation dans laquelle je suis.
  • Parce qu’il faut faire le deuil des relations qu’on avait avant et se retrouver dans des relations mal à l’aise, encombrées, faites de gêne ou de pitié.
  • Parce que, quand la vie a basculé, il faut renoncer à des projets. L’avenir tel qu’on l’avait imaginé est arrêté net et devient incertain.

Le deuil est une expérience complète qui porte sur le rapport à soi, le rapport aux autres et le rapport à l’avenir. Il faut accepter ce qui reste et voir ce qu’on peut faire au jour le jour, en étant lucide. Plus on a d’attentes, plus on sera désespéré. Plus vous acceptez que vous ne pouvez pas tout, plus cela vous libère des exigences et vous rend plus présent et plus disponible pour avancer.

L’idée est de se réconcilier avec la réalité, pour essayer d’en faire quelque chose qui soit le plus humain possible.

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