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Jean-Michel Lecerf : "L'alimentation ne doit pas devenir source de conflits avec les enfants"

Toutes ces injonctions au "bien manger" perturbent la relation que nous avons à la nourriture. Quand l’éducation à l’alimentation est purement sanitaire, cela crée des troubles, des angoisses, et des obsessions.

Le repas est un moment important, de partage, de convivialité

Jean-Michel Lecerf rappelle : le plaisir dans la prise alimentaire reste essentiel. Et pourtant, cette notion de plaisir est oubliée de nos jours en raison des recommandations de santé publique qui prennent souvent le dessus. Alors qu’il faudrait avant tout que les repas soient pleins de bonne humeur, qu’on parle des bons plats, et qu’on ne remplisse pas ces moments de partage de phrase du type "finis ton assiette", "arrête de manger, tu vas grossir". Il y a une intoxication du discours à cause de ces injonctions.

Un des premiers conseils de l’ouvrage : les parents doivent imposer les repas et non pas demander aux enfants ce qu’ils veulent manger. D’un point de vue éducatif, c’est le plus logique. Mais l’idée n’est pas de leur faire manger ce qu’ils détestent. On va les forcer à goûter mais pas à manger.

D’ailleurs, n’oublions pas qu’il faut goûter un aliment 7 à 10 fois avant de l’apprécier, raison de plus pour répéter les tentatives un certain nombre de fois chez vos enfants. En général, au bout de 7 fois (et même avant), l’enfant va adopter l’aliment. Si ça n’est pas le cas, c’est qu’il ne l’aime pas. Rajoutons à cela la notion de néophobie : un bébé peut apprécier énormément d’aliments pour finir par les détester quand il grandit. L’enfant reconstruit son identité alimentaire en permanence. Il faut l’aider à apprivoiser ces aliments en les testant.

Un développement biologique du goût

En termes de goût, il existe des variations dans les bouches de chacun, car différents éléments interviennent dans la construction du goût. D’abord, un facteur génétique/inné qui fait que les humains (et certains animaux aussi) ont une préférence pour le sucré. Ce n’est pas pour rien que le lait maternel est sucré. Les enfants ont une aversion pour l’amertume. Toutefois, cette attirance pour le sucré diminue avec les années, pour revenir plus tard chez les personnes plus âgées.

Le goût est un des systèmes les plus génétiquement codés dans notre organisme : deux personnes ne goûteront pas forcément la même chose en mangeant un aliment. Alors que pour la vue, exception faite des daltoniens, on voit tous la même chose.

Un apprentissage se rajoute à cette prédisposition génétique, de même que l’éducation. C’est pour cette raison que l’amertume va paraître comme un goût recherché au fil des années, notamment à l’adolescence, et plus particulièrement chez les garçons. Derrière tout cela, il y a sans doute des interactions hormonales et une certaine maturité.

"Aucun aliment n’est indispensable, seuls les nutriments le sont"

Au lieu de choisir des aliments qui déplaisent, il faudrait affiner nos connaissances sur les nutriments contenus par certains aliments. De cette façon, on peut éviter un aliment en particulier, mais aller vers des alternatives. Se concentrer sur les nutriments, c’est donc une bonne idée, mais attention à ne pas réduire l’alimentation à cela : on risquerait, de cette façon, de perdre tout ce qui nous lie à l’alimentation, c’est-à-dire la culture, l’histoire, les souvenirs, les symboles. Il faut développer l’amour des aliments par la connaissance des aliments : d’où viennent-ils ? Quelle est leur histoire ? Comment sont-ils cultivés ?

La santé est une résultante d’une diversité alimentaire qui passe par la culture, l’apprentissage et le goût. Quand on atteint la diversité alimentaire, on a fait 90% du chemin pour une bonne nutrition. Les 10% restants concernent les quantités qu’on ingurgite.

 

Jean Michel Lecerf est médecin spécialiste en endocrinologie et maladies métaboliques et chef du service Nutrition et activités physiques de l’Institut Pasteur à Lille. Il a coécrit avec Sylvie Roi, docteur en pharmacie, "Nutrition des enfants. Arrêtons de faire n’importe quoi." aux éditions Albin Michel.

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