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Jean-Jacques Rousseau nous parle-t-il encore ?

Jean-Jacques Rousseau nous parle-t-il encore ?
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Jean-Jacques Rousseau nous parle-t-il encore ? - © Wikimedia Commons

"Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur, je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi" écrivait Jean-Jacques Rousseau dans le Livre I des Confessions. Jean-Jacques Rousseau nous parle-t-il encore ? C’est à voir…

Eclairage avec Valérie André, spécialiste de la littérature des 18e et 19e siècles, professeur à l’ULB, membre de l’Académie royale de Belgique.

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Les bases de sa pensée

Né à Genève en 1712, le jeune Jean-Jacques se retrouvera rapidement orphelin et sera ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil. C’est un enfant sensible, déjà très compliqué. Il le dira lui-même : "Je suis né bon mais ce sont les autres qui m’ont rendu hypocrite, chapardeur". On a déjà en germe, dès l’enfance, la grande théorie de Rousseau : l’homme naturel est bon et c’est le contact avec la société qui va le pervertir, explique Valérie André.

Il vagabonde alors pendant plusieurs années et commence l’écriture. Sa rencontre avec Madame de Warens va être déterminante. Elle va l’encourager à suivre le chemin de la musique, qui deviendra capitale pour lui. Il va développer une nouvelle méthode de notation de la musique, qui le fera connaître. Sa participation à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert sera d’ailleurs surtout consacrée à ce domaine.

Dans ses Confessions, il évoque les années idylliques auprès de Madame de Warens, au cours desquelles il se familiarise avec la rêverie, la flânerie, l’errance. On a souvent parlé de lui comme d’un auteur pré-romantique. On trouve chez lui le culte du sentiment, l’adhésion entre l’être et la nature. Sa vision de Dieu est conditionnée par cette représentation du monde : l’individu est le produit de la nature. Il restera fidèle toute sa vie à cette religion naturelle, à cette religion du sentiment.

A Paris, Rousseau va rencontrer tout ce qui est important en termes de philosophie, littérature, musique, politique… Il va nouer une amitié très forte avec Diderot. Sa pensée politique et philosophique va commencer à germer et trouvera sa révélation dans l’Illumination de Vincennes, lors d’une visite à Diderot, emprisonné lors de la parution de ses Pensées philosophiques. Il va réfléchir à la notion de gouvernement et développer les prémices des réflexions qui seront les siennes dans les Discours et dans le Contrat social.


La place des enfants

Entre 1747 et 1752, Jean-Jacques Rousseau aura 5 enfants, qui seront tous placés en orphelinat. Il est persuadé qu’il ne peut rien leur offrir.

Il faut se rappeler que la vision de la famille et de la place de l’enfant n’est pas la même au 18e siècle qu’aujourd’hui : la mortalité infantile est extrêmement forte. Une grossesse est considérée comme une conséquence inévitable d’une relation sexuelle.

On voit que ce n’est pas encore le Rousseau des Confessions, souligne Valérie André. Cet abandon sera l’un des grands regrets de son existence. Ses amis s’en serviront pour salir son image, d’autant plus qu’il sera essentiellement connu au coeur des polémiques pour son traité d’éducation L’Emile. Ce ne sera pas là sa seule contradiction…

 

Un homme tout en contradictions

En 1749, Rousseau participe à un concours sur le thème 'Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les moeurs ?'.

Le 18e siècle est celui des Lumières, c’est une philosophie du progrès, grâce auquel l’homme est devenu une pépite. Or, Rousseau pense le contraire. Pour lui, les sciences et les arts sont les produits du luxe et de l’oisiveté et ont détourné l’homme de sa bonté naturelle, celle du 'bon sauvage'. Le contact avec la société nous a dénaturés et est aussi responsable de l’inégalité.
Rousseau va là à contre-courant de tout ce qu’on pense à l’époque. Les polémiques vont le rendre célèbre.

Il participera ensuite à un concours dont le thème est 'Discours sur l’origine et le fondement de l’inégalité parmi les hommes'. Même s’il n’est pas mondain, il fréquente la haute société et aime la reconnaissance et les honneurs. Les contradictions entre ses pensées sur l’inégalité et sa situation sociale seront là aussi dérangeantes.

Avec les encyclopédistes notamment, il y aura des points d’achoppement, en particulier sur la notion de propriété, la cause même pour lui de l’inégalité entre les hommes, ou encore sur la notion de progrès qu’il n’associe absolument pas aux sciences.

'Délivrez-nous de ces Lumières', demandera-t-il d’ailleurs à Dieu. Cette phrase fera bondir. Cela ne veut pourtant pas dire qu’il est opposé aux réflexions intellectuelles mais pour lui, elles dénaturent l’homme.

Tout en étant un homme des Lumières, Rousseau l’est d’une manière tout à fait singulière, pointe Valérie André. Pour lui, ce 18e siècle n’est pas le siècle de la raison : on peut en même temps utiliser sa raison et en même temps ne pas se priver du sentiment.

Il essaie de trouver les conditions du bonheur ici et maintenant. Cela passe par sa prise de conscience que l’homme doit retrouver une sorte de pureté originale et par un changement de gouvernement, pour se rapprocher de la liberté naturelle, un droit essentiel de l’humain.


Maintes polémiques…

Rousseau évolue vers une forme de misanthropie, de paranoïa. Il se défie de ses semblables. Il est vrai qu’il va s’attirer toute une série de haines, et qu’il est souvent responsable de ces provocations. Cela finira par une chasse aux sorcières au lendemain de la publication de l’Emile.

Julie ou la Nouvelle Héloïse, paru en 1761, sera une révolution, un tsunami dans le monde des lettres, plus rien ne sera pareil après cet ouvrage. Avec, là encore, une contradiction : il dit qu'il faut se garder des futilités et surtout des romans, et il est l'auteur du plus grand best seller du 18e siècle !

Emile ou De l'Educationparu en 1762, est composé de 5 livres; dans le dernier, il traite de l'éducation des filles, ce qui va lui attirer les foudres. Il n'est clairement pas un féministe, comme la plupart de ses contemporains ! Pour lui, la femme ne possède pas les qualités intellectuelles de l'homme. Il veut que la femme soit reine en son foyer mais n'en sorte pas. L'espace public est réservé aux hommes.

A partir du moment où l'étape de nature ne reviendra pas, où l'homme a été perverti par la société, il faut des lois pour garantir le bon fonctionnement de la société, dit Rousseau. Ce sera Du Contrat social, en 1762, qui prône entre autres l'abdication de la liberté individuelle pour donner une réalité au bien collectif. 

Le mythe du bon sauvage ne veut pas dire que Rousseau ne croit pas à l'éducation. Il veut une éducation qui soit plus proche de la nature, plus proche de ce qu'est Decroly aujourd'hui, c'est-à-dire amener l'enfant à découvrir par lui-même ce que son précepteur lui propose.

Rousseau meurt en 1778. On va l'aduler d'abord pour son aspect 'maître des âmes sensibles', celui de La Nouvelle Héloïse.
C'est la Révolution, dix ans après, qui va consacrer l'auteur du Contrat social et l'amener à reposer au Panthéon. La Révolution qui s'appuie d'ailleurs sur cette pensée, différemment selon sa réception. Certains vont considérer qu'il est le père de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, celui qui a permis de mettre en germe les grands idéaux de la Révolution. D'autres diront que c'est chez lui qu'on trouve les germes du gouvernement de Robespierre et de la Terreur.
 

Si vous voulez (re)découvrir Rousseau, le conseil de Valérie André est de commencer par Les Rêveries d'un Promeneur solitaire. Et puis, écoutez ici Tendances Première

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