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Internet est-il venu mettre à l'épreuve les facultés propres à l'homme ?

Internet est-il venu mettre à l'épreuve les facultés propres à l'homme ?
Internet est-il venu mettre à l'épreuve les facultés propres à l'homme ? - © Urupong - Getty Images/iStockphoto

Se poser des questions, avoir un esprit critique est une faculté propre de l’homme. On retrouve notamment cela dans le livre "Petite philosophie de la transformation digitale", ouvrage écrit par notre invité Luc de Brabandere. Dans ce cas, nous pouvons donc affirmer que ce qui nous distingue du robot, c’est d’avoir cette pensée critique. On pourrait dès lors se demander si d’une certaine manière, internet est venu challenger cette faculté propre à l’homme, de se poser des questions, de raisonner, d’argumenter, ou alors si justement à cause d’internet, on est en train de nous laver le cerveau ?

Une pensée critique nécessaire

Selon Luc de Brabandere, il y a bel et bien un risque. Il compare notamment cela à la mécanique, en expliquant qu’aujourd’hui il est tout à fait possible de vivre sans faire le moindre effort physique. En effet, on peut prendre sa voiture pour se déplacer, prendre un ascenseur,… Mais tout le monde sent bien qu’il faut faire de l’exercice physique. Avec internet, c’est la même chose. Le confort intellectuel est total, on peut avoir accès à toutes sortes d’informations. Et donc, pour notre invité, il y a moyen de croire que l’on peut vivre sans penser. Mais ce serait, au contraire, une invitation à penser plus. Comment savoir que les informations trouvées sur internet sont vraies ? Ce qu’on lit, ce qu’on voit… Comment sait-on d’où cela vient ? La pensée critique est absolument nécessaire pour prendre le meilleur d’internet.

On dit trop souvent qu’internet n’est ni bon ni mauvais, cela dépend de l’usage qu’on en fait. Mais ce n’est pas le cas ! Internet est bon et mauvais. De nouveau d’après notre invité, l’école n’a pas tout compris. Il va sûrement y avoir un besoin dans l’école, d’investir massivement dans la pensée critique. Dans cette capacité pour les enfants à douter, à questionner, à s’étonner, à argumenter. Le "quoi penser" n’est plus le métier premier de l’école, c’est plutôt le "comment penser".

Nouvelle technologie et réflexion pédagogique

L’information, c’est le nouveau pétrole. C’est quelque chose d’intéressant car lorsqu’on a découvert le pétrole, durant les quarante années qui ont suivi, la seule chose que l’on a faite, c’est le brûler. Car avec ce qui précédait le pétrole, c’est-à-dire le charbon, on ne pouvait rien faire d’autre. La révolution du pétrole, ce n’est pas de le faire brûler. C’est de le faire exploser ou de le transformer en plastique. Ce qui montre bien qu’une nouvelle technologie, que ce soit pour la transformation du pétrole ou le big data, ce sont deux choses. Il y a d’abord la technologie en elle-même, la technique qui est nouvelle, mais aussi les idées qui sont nouvelles. L’illusion est donc de croire que l’on peut simplement ajouter des technologies dans un environnement, et que cela va se passer. Or le présent plus la technologie ne font pas le futur. Le futur, c’est de se demander quelle est notre vie, quel est notre métier, quelles sont nos valeurs, quels sont nos souhaits, dans un monde totalement différent aujourd’hui.

Il existerait aussi un zigzag. Selon Luc de Brabandere il y a deux formes de pensées. Il y a une pensée type "plus vieux, plus mieux, la même chose" et il y a une pensée qui est autre chose. On voit bien qu’aujourd’hui, si l’on reste dans le domaine de l’école, que si on parle d’informatique, on parle souvent de machine. Or on pourrait enseigner l’informatique sans ordinateur, l’essentiel de l’informatique n’est pas lié à la machine. Le zigzag, c’est de montrer qu’il y a une partie de la pensée qui est nécessairement une rupture. L’innovation, c’est en continuité. On fait des choses plus vite, moins chères, plus colorées… Mais parfois il faut faire des choses différentes car le monde est différent. La nouvelle technologie doit s’accompagner d’une réflexion pédagogique, c’est cela le zigzag.

Actuellement, internet a 40 ans de manière "laboratoire" et 20 ans pour le grand public. Tout va très vite, Facebook a 15 ans, Google a 20 ans ! Cela a été tellement vite que l’on subit certainement les choses. Maintenant, il faut s’asseoir et réfléchir. Comprendre comment par exemple Google, qui offre beaucoup de choses gratuitement, est l’entreprise la plus riche du monde. La philosophie, c’est donc deux choses. D’abord il faut comprendre et ensuite agir, bien dans cet ordre-là, car l’inverse ne sert à rien.

L’intuition, ce que la machine n’aura jamais

Le risque d’internet, c’est que l’homme perde le contrôle de ses facultés, qu’il délègue tout à la machine. Dans le livre de Luc de Brabandere, il y a notamment un passage qui dit que l’écrivain qui termine son livre et qui doit choisir un titre pour son livre, seul l’homme peut choisir un titre pertinent. La machine ne pourra jamais choisir un titre qui soit réellement pertinent. Quiconque écrit un livre sait qu’un titre ne vient pas d’un raisonnement, c’est plutôt une intuition, ce que la machine n’aura jamais. Certes elle aidera, vu le nombre de possibilités offertes, à faire un meilleur choix.

Le traitement de l’information consomme énormément d’énergie. Et il y a deux défis, un qui est lié à l’information, et un défi lié à la matière. Il faut en utiliser un pour résoudre l’autre. Actuellement, on peut clairement affirmer que nous sommes dépendants d’internet. Cela serait difficile pour nous de vivre sans lui. La moitié du monde est connectée et il n’est pas impossible que dans quelques années, ce soit le cas pour tout le monde.

Voici plusieurs choses qui font le propre de l’homme : l’intuition, la curiosité, l’attention, l’étonnement, l’imagination, l’argumentation, l’élégance, l’humour. Mais est-ce bien ces choses-là que la machine n’aura pas ? Il y a 200 ans, l’intelligence était considérée comme logico-mathématique. Il y a 200 ans, était intelligent le bon en mathématiques et l’autre était bête. Dans les années 60-70, on est arrivés avec les intelligences multiples. On a alors découvert la force de l’intelligence artistique, relationnelle, émotive, etc. Et aujourd’hui, à cause d’internet, on remet l’intelligence au singulier. Tout va donc se jouer dans tout ce qu’on ne pourra pas faire en machine, notamment avec l’intuition. La machine peut proposer beaucoup d’idées en plus que celles que nous avons déjà, mais la règle de base, c’est que la meilleure manière d’avoir une bonne idée est d’en avoir beaucoup. La machine va nous aider à en avoir beaucoup, et même beaucoup plus. Mais décider quelle est la bonne, ça, c’est l’être humain.

Reculer pour mieux penser

Le besoin numéro un aujourd’hui est de comprendre, et d’ensuite voir les deux limites indépassables. La capacité d’être créatif, ce que la machine ne pourra pas, et la capacité éthique, qu’une machine n’aura pas non plus. Il y a, heureusement, une partie de notre humanité que l’on ne déléguera jamais…

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