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Info et Coronavirus : "Au plus on a tendance à adhérer à l'information donnée, au moins on se sent anxieux

Une enquête de l'UCL étudie les effets de 'l'infodémie' sur la population
Une enquête de l'UCL étudie les effets de 'l'infodémie' sur la population - © Pixabay

Selon l'OMS, l'épidémie de Covid-19 est accompagnée d'une 'infodémie' : un flux d'informations (vraies et fausses), énorme et incessant, qui est difficile à gérer pour les individus. Des scientifiques de l’UCLouvain étudient l’évolution de ce flux massif d’informations, ainsi que son impact sur les comportements et le niveau d’anxiété. 

Cette 'infodémie' pose problème car elle peut générer une incompréhension du virus, de l'anxiété et des comportements à risques. Elle peut empêcher l'adoption de pratiques efficaces de lutte contre la pandémie.

Grégoire Lits, professeur à l’Institut Langage et Communication de l’UCLouvain et Alexandre Heeren, professeur à l’Institut de Recherche en Sciences psychologiques de l’UCLouvain, nous livrent leurs analyses des premiers résultats de l'enquête.

Il sera intéressant de voir dans la suite de cette enquête si les choses se confirment ou pas, s'il y a eu des évolutions en termes d'information, de recherche d'information, de confiance.
 

Infodémie et anxiété

Le terme 'infodémie' a vraiment été popularisé à partir de janvier, par l'OMS qui l'emploie. Il avait déjà été un peu utilisé pour parler d'autres épidémies, par exemple pour l'épidémie d'ebola il y a quelques années en Afrique. Mais c'est vraiment maintenant que le terme explose, notamment parce que les réseaux sociaux sont beaucoup plus présents dans nos vies.

L'infodémie ne vient pas tant des médias traditionnels mais des infos qui circulent en dehors de ces médias, principalement sur les réseaux sociaux, et qui parfois peuvent venir contredire ce qui a été dit et renforcer l'incertitude. Le problème n'est pas tant les fausses informations que le mixage entre les informations vraies et les informations inexactes.

'L'infodémie' ne concerne pas que des sujets santé, on aurait pu l'utiliser à l'occasion de attentats à Bruxelles ou à Paris.

"Mais la différence ici, explique Grégoire Lits, c'est l'ampleur du phénomène. Les journaux télévisés parlent du Covid-19 non stop depuis deux mois. L'autre différence est le caractère incertain du virus. C'est un nouvel entrant dans notre monde, on le connaît très peu et pourtant on en parle énormément. C'est cette contradiction qui crée l'infodémie."

Parler d'infodémie n'est pas forcément parler d'anxiété. "Mais l'une des pierres angulaires de l'anxiété, c'est l'intolérance à l'incertitude, donc il n'est pas surprenant qu'au plus on parle d'un virus qui est incertain, au plus on va activer et renforcer l'anxiété dans la population", ajoute Alexandre Heeren.

La première vague de l'étude montre que certaines personnes sont à l'aise avec cet excès d'information et recherchent même certains types d'information, du type complotiste ou confiantes par rapport aux mesures prises par le gouvernement. Ils en retirent même un effet anxiolytique.

Le fait d'avoir une explication, aussi farfelue soit-elle, permet de réduire l'incertitude et donc de réduire momentanément l'anxiété.
 

Au plus on a tendance à adhérer à l'information, au moins on se sent anxieux. On observe un lien entre la confiance en l'information et un moindre niveau d'anxiété. L'anxiété est vraiment caractérisée par une intolérance à l'incertitude, au danger ou à la menace. S'il n'y a plus raison de s'inquiéter, l'incertitude diminue, et l'anxiété également.

L'anxiété est très basique et automatique, elle n'est pas rationnelle, et n'importe quelle explication, aussi folle soit-elle, va donc réduire cette incertitude ou donner l'illusion de réduction de cette incertitude. Les études confirmeront par la suite si c'est vraiment le cas.

Pour certains, il est curieusement moins inquiétant d'entendre que le virus pourrait venir d'un laboratoire que de se dire que cela viendrait d'un animal. 
 

Mesurer le niveau de confiance

Parmi les premiers résultats, il peut être rassurant d'observer que la source principale d'information sur l'épidémie reste les médias traditionnels et la communication officielle du gouvernement et des experts, en tout cas au début de l'épidémie. 

Ce qui sera intéressant à mesurer, c'est l'évolution au fil de l'étude, souligne Grégoire Lits. "On fait l'hypothèse que la confiance risque de diminuer, comme on a pu le constater lors d'autres catastrophes sanitaires. Il est important de mesurer l'ampleur de cette diminution, parce que la confiance dans les sources d'information fera que les individus accepteront les messages qu'on leur donne ou pas. Pour convaincre les gens, il faut d'abord qu'ils aient confiance dans les scientifiques."

Le problème de l'infodémie est que les messages sont contradictoires. Par rapport au masque, on nous a dit au début qu'il ne fallait pas le porter, maintenant il le faut. Cela crée de la confusion et peut générer un problème de confiance envers les experts.

"Mais ce qu'il est important de comprendre, c'est que la science fonctionne comme cela. Les recherches scientifiques se contredisent les unes les autres, essaient d'améliorer les connaissances par la contradiction. Ce qui est nouveau, c'est que le grand public assiste à la création de connaissances en direct et c'est compliqué à gérer pour lui."
 

Quelques résultats

Certains ont démultiplié les sources d'information, d'autres n'ont eu recours qu'aux réseaux sociaux, ce qui est problématique parce qu'il y a beaucoup d'information alternative qui y circule. Les seniors ont tendance à s'informer principalement sur les médias traditionnels, radio et télévision. 

Les 16-25 ans ont eu des réponses surprenantes, dans cette étude. On constate ainsi que les réseaux sociaux ne sont la source principale d'information que pour 4% d'entre eux. 40% combinent très souvent réseaux sociaux et médias traditionnels. 56% n'utilisent que les médias traditionnels pour s'informer.

Par rapport à l'exposition à de mauvaises informations, on note des différences très importantes entre les générations. Les moins de 26 ans, pour plus de 60%, disent avoir sans doute été exposés à de mauvaises informations, tandis que les plus de 66 ans, les seniors ne sont que 18% à le penser. Les jeunes sont très peu nombreux à reconnaître avoir partagé des fake news, au contraire des seniors.

En conclusion, il apparaît que le groupe le plus susceptible de partager ou d'être influencé par de mauvaises informations est celui des seniors, et c'est le groupe à risques, ce qui est problématique.


L'infodémie rajoute-t-elle de l'angoisse ?

Cela dépend du type d'information. Les données ont été collectées entre le 30 mars et le 10 avril. C'est le pic, le moment où beaucoup d'incertitudes étaient véhiculées, en temps réel. Cette source d'incertitude, avec toutes ces inconnues, ont activé l'anxiété. A voir si cela va se confirmer.

Les jeunes de moins de 26 ans sont ceux qui se sentent le plus anxieux. C'est peut-être parce que ce sont ceux qui ont les informations les plus correctes et qui sont les plus conscients des risques économiques à long terme. Ils sont aussi les personnes les plus à risques au long cours, ceux qui subiront le plus l'impact économique et social de la situation.

"On voit que la pratique d'information est quelque chose d'actif. On croit parfois qu'informer les gens, c'est simple et que tout le monde va accepter l'information délivrée. Or, dans notre société, les compétences critiques se sont développées. Les individus développent des pratiques d'information relativement critiques, actives et diversifiées. Il faut comprendre cette diversité pour pouvoir bien informer", observe Grégoire Lits.


Quelle évolution attendre ?

Dans la suite de l'étude, on va peut-être observer une anxiété à géométrie variable, avance Alexandre Heeren. Plusieurs scénarios sont possibles, en fonction de multiples paramètres : secteur professionnel, risque de perte d'emploi, épuisement, scolarité...

Les liens entre épidémie et anxiété vont disparaître si'l y a moins d'incertitude au niveau gouvernemental, si les infos se clarifient. 

L'anxiété ne va pas nécessairement diminuer, elle va peut-être changer de nature, jusqu'ici elle concernait la peur d'être contaminé, la santé, le confinement, le fait de sortir faire ses courses...

Pour beaucoup, le pire n'est pas derrière eux, il est encore à venir, ajoute Alexandre Heeren.  La situation économique et sociale n'est pas rassurante. Le nombre de demandes d'aide psychologique n'a jamais été aussi élevé que maintenant. Le confinement, pour des personnes anxieuses, était anxiolytique, calmant. C'était rassurant de ne pas devoir se confronter au monde dangereux. L'avenir est incertain.

La deuxième vague du questionnaire se termine le 29 mai,
donc si vous voulez y contribuer, c'est le moment !

Retrouvez cette enquête sur le site de l'UCL
et écoutez la suite de l'entretien
dans Tendances Première ici

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