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François Colinet : "Vivre avec la douleur, mais les yeux ouverts"

Le témoignage de François Colinet, qui vit en permanence avec la douleur
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Le témoignage de François Colinet, qui vit en permanence avec la douleur - © WIN-Initiative/Neleman - Getty Images

Comment gérer la douleur tous les jours ? Quelles sont les répercussions psychologiques d’une douleur quotidienne ? François Colinet est devenu malgré lui un expert de la douleur, elle envahit sa vie de façon permanente. Retour sur le témoignage qu'il a livré au magazine Médor.

François Colinet, multidiplômé, psychologue, professeur, passionné de voyages, souffre depuis la naissance d’une infirmité motrice cérébrale. Depuis une opération il y a 5 ans, l'équilibre que son corps avait trouvé a été totalement balayé. Il vit désormais avec une douleur permanente qui a changé sa vie. Il a dû apprendre à vivre au quotidien avec cette douleur mais aussi à faire le deuil de toute une série de choses.

"Je me retrouve dans un nouveau monde, qui est celui où la douleur prend tellement de place que toute l'énergie que j'avais avant et qui me permettait de déplacer des montagnes, j'ai dû apprendre progressivement à la consacrer à la gestion de la douleur et à l'acceptation psychologique de cette nouvelle situation", explique-t-il.

Il est extrêmement difficile de décrire une douleur. On utilise donc des échelles sur 10. Au fur et à mesure de la journée, la douleur augmente dans son ressenti. Moins il a d'énergie ( et il n'en a que 20% par rapport à une personne en bonne santé), plus la douleur prend de place, elle passe ainsi de 2 à 3 le matin à 6, 7 ou 8 sur 10 en fin de journée.


L'équilibre délicat entre douleur et autonomie

Au-delà de 3 mois, une douleur est définie comme douleur chronique. Pour l'aborder, explique Agnès Mazic-De Sonis, médecin à la Delta Pain Clinicon commence par une évaluation de toutes les composantes impliquées, dans la variation de l'intensité au quotidien et dans les réponses thérapeutiques qui peuvent fluctuer aussi.

"Puis, on va chercher, dépister, évaluer ce qui pourrait être impliqué dans les minimisations de réponses médicamenteuses et réfléchir aux stratégies à associer en synergie, pour modifier les seuils d'intensité de douleur et les facteurs qui favorisent la sensibilisation à la douleur."

C'est un travail qui est effectué avec le patient. Il y a un équilibre à trouver entre la douleur et l'autonomie, comme l'explique François Colinet :

"J'ai l'impression d'avoir deux choix : soit je prends plus d'anti-douleurs pour pouvoir vivre avec moins de douleurs, mais je dois accepter les effets secondaires. Dans le cas de la morphine, il s'agit notamment de somnolence ou de perte de vitalité. Ou alors je dois accepter de vivre avec un seuil de douleur plus important, mais de traverser tout ça les yeux ouverts, en restant vif, alerte, en continuant à faire des choix éclairés. Ma difficulté est de trouver la juste mesure.

C'est un choix difficile. Maintenant que les douleurs continuent à augmenter, ça devient de plus en plus difficile, ce choix que j'ai pris de me dire : OK j'accepte la douleur parce que je veux rester présent à ma vie et présent aux autres."

Comme il est psychologue, il est important qu'il puisse dépasser sa douleur pour être présent aux autres. "C’est un baromètre important pour moi : est-ce que je suis encore capable d'être aussi présent aux autres, tourné vers les autres ?"

Le monde se rétrécit à la douleur et il faut continuer à vivre dans ce monde-là.


Ce que vit François, c'est ce que nous vivons tous, souligne Olivier Bailly, journaliste à Médor. Mais il parvient, par sa situation, à le réfléchir plus que nous. "A un moment donné, nous avons tous le sentiment que notre vie rétrécit, que nous devons faire des micro-renoncements, soit à travers des petites invalidités, soit par le vieillissement. On doit chaque fois réinventer notre cadre et repenser notre liberté dans ce cadre.

François a une capacité à s'autoanalyser, à avoir cette lucidité par rapport à cette douleur, à son parcours, à faire des choix courageux. Cela fait écho à nos propres vies : cette balance entre l'autonomie, l'envie de vivre, l'envie de vivre les yeux ouverts, qui implique des sacrifices, des douleurs."

 

Résilience

Le site de François Colinet s'ouvre sur cette phrase:

"Notre existence est remplie de choses que nous ne décidons pas, de contraintes, d'obstacles à sauter ou à contourner, de deuils à intégrer. Et, heureusement, elle est aussi le fruit de nos énergies, nos projets, nos rebonds, de notre inventivité et de nos envies face à tout ce qui nous est imposé."

Nous vivons dans une société qui a oublié que beaucoup de choses nous sont imposées. On pense que tout est possible, la science a permis de repousser les limites de ce qui est possible.

La question de la fatalité, des deuils à faire, n'est donc pas facilitée. On ne nous aide pas à comprendre qu'il y a tant de choses qui nous sont imposées. C'est le cas de la fertilité contrariée par exemple, mais aussi du handicap qui lui a été imposé, à lui et à sa famille. 

"J'ai dû faire tout un travail, depuis que je suis né, pour intégrer le fait que je ne peux rien y faire. Je ne peux pas incriminer un accident, une erreur. C'est vraiment le sort. Il faut apprendre à vivre avec ce coup du sort et accepter que personne n'y peut rien et que c'est comme ça."
 

C'est aussi apprendre à continuer. Mais comment faire ?

"Etre heureux n'est pas un droit mais une construction", dit François Colinet. La libido, au-delà de la pulsion sexuelle, est ce qui vous pousse à aller vers l'extérieur et à agrandir votre monde et vos possibilités.

"J'ai pu ouvrir tellement de champs grâce à mon entourage. Je me suis aussi beaucoup nourri des lectures et des études.

Je me suis dit : mon handicap je ne peux pas le changer, mais par contre à l'intérieur de ce qui m'est imposé, là j'ai de la valeur, j'ai de la puissance. Parce que, à l'intérieur de ces contraintes, je peux décider soit de reprendre des études, soit de fonder une famille, soit de construire quelque chose.

Mais ce qui est très important, c'est que dans mon cas et dans le cas de milliers d'auditeurs, les contraintes évoluent aussi. Tout le monde vieillit et tout le monde doit se réajuster. La particularité dans mon cas est que je dois me réajuster beaucoup plus fort, beaucoup plus vite et beaucoup plus tôt."

On doit nous aider à apprendre à vivre avec ce qui nous est imposé, avec le deuil, avec les limites. Car non, tout n'est pas possible, souligne François Colinet. On ne peut être plus ou moins heureux que quand on a pris conscience des limites qui sont les nôtres. Mais en contrepartie, il y a toute une capacité de construire à l'intérieur, de rester inventif, et de pouvoir s'adapter pour que la balance entre ce qui m'est imposé et ce que je peux encore faire soit une balance acceptable.


Un maximum de joie

La douleur est un état de combat qui vous obsède et vous épuise. Il est hyper important de pouvoir regarder autre chose que sa douleur et construire un maximum de moments où elle passe au second plan. Le but est qu'il y ait un maximum de joie. C'est ce qui nous permet de sortir de cette douleur et de nous dire que la vie en vaut vraiment la peine.

Le fait, par son travail de psy, de se décentrer et de se mettre au service des autres, de s'intéresser pleinement à eux, apporte de la joie à François Colinet. "Et aussi de me dire que ce que je vis n'est pas pour rien. Mon expérience apporte vraiment un plus dans mon travail avec mes patients."

L'être humain est capable d'accepter de perdre des pans entiers de sa vie, à condition que, dans ce qu'il lui reste, il y ait encore de l'espoir pour investir quelque chose de chouette, même si c'est beaucoup plus limité, affirme-t-il.

Lisez ici le témoignage de François Colinet dans Médor :
J’ai basculé dans le monde de la douleur (1e partie)
Ce moment est venu. Celui du renoncement (2e partie)

Retrouvez-le sur son site 
https://www.francoiscolinetpsy.be/ 
et ici, dans Tendances Première

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