Tendances Première

Enseignement : comment faire du distanciel en affirmant sa présence ?

Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l’UMons, est l’auteur de nombreux livres dont Les leçons de la pandémie : Réinventer l’école ? (Ed. De Boeck). Il nous parle aujourd’hui du distanciel, mal compris par les enseignants car mal communiqué.

Beaucoup d’enseignants vont être confrontés à la difficulté d’enseigner à une classe fantôme, à cause de la difficulté à maîtriser l’outil technique mais aussi de la manière dont on met en scène ce distanciel.

Le problème, pour Bruno Humbeeck, est que l’on communique beaucoup trop par circulaires. L’injonction 50% présentiel, 50 distanciel donne l’impression que le distanciel est nécessairement du numérique, et que le temps doit être rempli à 50% par ce numérique.


Le livre, le grand oublié du distanciel

Cette injonction est absolument intenable pour l’enseignant, d’abord parce que le contenu est composé de capsules qui ne peuvent pas faire plus de 10 minutes maximum, pour un adulte éventuellement 15 minutes. Impossible de remplir 50% du temps avec ça !

Cela renduit très fort l’enseignement au numérique, alors qu’on peut faire du distanciel avec des livres. Le livre est le grand oublié du distanciel, on n’en parle quasiment jamais. Or le tutoriel ne peut pas grand-chose, pour certaines personnes, et elles vont rapidement abandonner.
 

La solution proposée par Bruno Humbeeck

"Il faut des tutoriels très courts, qui invitent par exemple à la lecture. Et ça, c’est une façon intelligente de faire du distanciel en restant présent auprès de ses élèves. On incite à lire, non pas en disant : lis ce livre-là parce que j’ai décidé qu’il était bon pour toi, mais : je vais vous raconter plusieurs histoires et vous aller choisir celle qui vous donne envie de lire.
Là on est dans un acte d’enseignement distanciel, mais qui affirme une présence physique, parce qu’on diffuse des contenus très courts et qu’on les associe à du présentiel. L’hybridation est un mot intéressant parce que cela suppose le métissage de techniques différentes."

Mais il faut accompagner l’enseignant pour qu’il sache le faire, insiste-t-il. Et quand on revient en classe, on discute ensemble des lectures suggérées, des divers supports de connaissances, et on pose ses questions à l’enseignant.
Les classes vont devoir devenir flexibles, avec des petits îlots où les élèves pourront discuter ensemble, ou avec des classes en U où chacun va poser ses questions à l’enseignant.

"On arrivera là dans un accompagnement pédagogique complet qui pour le moment manque cruellement. Les enseignants sont complètement démunis face à ces nouvelles façons de transmettre les connaissances. Ils comblent le temps du distanciel comme si c’était du présentiel, mais ils sont mutilés de la gestuelle des élèves, tellement importante pour observer la façon dont leur enseignement est reçu et pour s’ajuster à leur groupe. Et là, le numérique ne peut pas y suppléer."
 

Décharger l’enseignant pour lui permettre de faire ce qu’il fait le mieux : enseigner

L’enseignant, ajoute Bruno Humbeeck, a besoin d’un accompagnement pour qu’il ne s’oblige pas à faire 50% de numérique – le distanciel, ce n’est pas du numérique – mais qu’il mette les élèves en mouvement pendant 50% du temps, en ayant des stratégies éducatives que la plupart sont tout à fait capables de développer, pour autant qu’il laisse le virtuel là où il est, dans des espaces strictement définis et pas sur toute la durée.

Les enseignants doivent aussi être déchargés de la charge technique du numérique et non pas être formés ! Ils doivent être accompagnés sur ce plan-là ainsi que sur le plan pédagogique. Ils ne doivent pas s’épuiser, ni épuiser leur crédit et leurs capacités d’enseignement dans un support qui n’est pas adapté. Il y a urgence !

Il faut parler de 100% de présence éducative, d’une part en utilisant des supports de distance et d’autre part des supports de proximité. Le raccourci distanciel/abstentiel est très mal compris par les enseignants parce que ça leur a été mal communiqué, insiste Bruno Humbeeck.
 

Et les examens ?

Il y a une vraie urgence à en parler ! Pour Bruno Humbeeck, il ne faut évidemment pas prévoir d’examens disqualifiants pour le moment, au risque de perdre les élèves qui ont déjà très mal vécu le confinement et n’ont pas rattrapé le rythme des autres. Il faut maintenant s’assurer que tout le monde suit le mouvement, donc avec des évaluations formatives, diagnostiques, qui permettent d’identifier ce qui doit être réexpliqué, soit par numérique soit dans le présentiel.

Il faut garantir que la fracture numérique soit complètement réduite. Par exemple en mettant en place des espaces scolaires numériques homogènes qui vont permettre dans chaque commune, à chaque directeur d’école, de savoir exactement où il doit s’adresser pour que chaque élève puisse avoir accès à un ordinateur.

Il est important aussi de rassembler toutes les initiatives qui font du bon travail, comme Educode, Forsud ou d’autres associations, comme les télévisions aussi, autour d’un dispositif qui puisse faciliter la tâche des directeurs d’école complètement submergés.

Ecoutez Bruno Humbeeck ici

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