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Emilie Devienne : "Faire silence, c'est quasiment un acte de résistance aujourd'hui"

Savourons le silence
Savourons le silence - © Pixabay

Le silence est dans son sens le plus courant aujourd’hui, l’absence de bruit, c’est-à-dire de sons indésirables. Depuis la mi-mars, beaucoup d’entre nous ont apprécié un retour de ce silence, qui semblait avoir disparu. Emilie Devienne, écrivaine et coach, n’a pas attendu le confinement pour apprécier les bienfaits d’une pause dans 'tous les stimuli sonores qui créent une surchauffe de notre cerveau'.

Emilie Devienne publie Savourons le silence Se reconnecter à soi quand le bruit détruit aux Editions Eyrolles.

Cette période de confinement a constitué pour beaucoup une forme de retrouvailles avec le silence. Si le monde d’après semble maintenant plus bruyant que le monde d’avant, c’est parce qu’il y a un effet de contraste.

"Le bruit est tellement omniprésent et envahissant que nous n’y prêtons plus attention. Sa réduction l’a remis en valeur et les moindres sons qui reviennent nous agressent et nous les ressentons d’autant plus fort, surtout si nous ne les choisissons pas", explique Emilie Devienne. Il faut en effet différencier les bruits subis de ceux qui sont choisis.
 

Les méfaits du bruit

Les moteurs, les klaxons, les travaux… pourquoi le monde est-il si bruyant ? D’abord, parce que le monde est nombreux, on produit tous du bruit. Ensuite parce qu’on produit des activités économiques, et que malgré les dispositions légales, beaucoup d’outils, de véhicules sont bruyants.

En Europe, les bruits ambiants sont à l’origine de 43000 admissions en hôpitaux par an, pour crise cardiaque ou AVC. Dans les zones urbaines, plus de 80% de la population sont concernés par les nuisances sonores. Comme on veut couvrir ces bruits, on va parler plus fort, claquer les portes…

Le bruit provoque aussi des maladies de type diabète, des troubles du sommeil, des infarctus du myocarde, de l’hypertension ; les systèmes endocrinien et digestif sont bousculés. Ses effets sont insidieux, nous n’en prenons pas nécessairement conscience, tant il est partout.

Le bruit provoque un stress, en particulier ces bruits superflus qu’on pourrait mettre plus souvent en silencieux ou dispenser avec plus de respect, comme celui qui sort du casque de notre voisin dans le tram.

Car il faut être prudent et se rappeler que les cellules auditives détruites par des bruits trop puissants ne se renouvellent jamais.

Ce confinement nous a d’un seul coup fait prendre conscience d’un avant-après. Le silence était assez bien respecté : on redoutait le voisin qui allait mettre la musique super fort, du coup tout le monde faisait attention.

Le bruit traduit un manque de respect de l’autre.

Après cette bulle de silence, Emilie Devienne ne pense pas que les gens sont retournés vers le bruit plus qu’avant. "Nous sommes simplement repartis à la vie d’avant, sans tirer assez d’enseignements, en tout cas à ce jour. Il y a une volonté de reconstruire, de rattraper le retard."

 

Le bruit en entreprise

Le bruit provoque une baisse de la productivité et coûte de l’argent aux entreprises. Nous sommes en train de revenir de ces open spaces qui provoquent beaucoup de tensions et d’agacement, constate Emilie Devienne. Les gens cherchent à se créer une bulle et à se placer en dehors de ce brouhaha.

Les espaces de travail open space ou de free sitting, comme on dit quand on n’a pas de place attitrée, tout cela va être reconsidéré. Beaucoup ont du mal aujourd’hui à se remettre au travail parce qu’ils ont goûté au plaisir du télétravail.


Le remplissage par les écrans

Le silence n’est pas que sonore, il est aussi visuel. C’est la même chose pour le bruit. 3 heures d’écran pour les enfants dès l’âge de 2 ans, c’est une réelle pollution, affirme Emilie Devienne.

"Elle est d’autant plus grave auprès des enfants, ces personnalités en train de se construire. L’enfant a besoin de silence, d’ennui pour se connecter à lui-même, développer son imaginaire. Or, il est gavé émotionnellement par les écrans. Si on veut lui donner une chance de construire un esprit critique, d’établir des dialogues, cela suppose que les adultes s’en occupent, ne le plantent pas devant la télé. Tout cela se co-construit et ce sont des véritables d’enjeu d’éducation et, partant, de citoyenneté."

Les adultes sont victimes également de ce remplissage.

Pour moi, faire silence, c’est quasiment un acte de résistance aujourd’hui.
 

Le silence est-il devenu un luxe ?

Pour Emilie Devienne, le silence est un luxe, mais il est accessible.

On peut choisir d’en faire une version luxe, choisir des lieux associés à du silence, des lieux haut de gamme, ou des lieux de retraite, dans le désert, en montagne, ou plus proche de chez soi.

"Et il y a le silence tout à fait accessible, qui est un luxe vis-à-vis de soi, dans le sens où on va s’accorder une pause, mais qui n’est pas un luxe au sens financier. Il s’agit juste d’oser marquer le coup. On peut l’atteindre près de chez soi."

Il s’agit d’abord d’identifier les principales sources de bruits qui nous environnent et d’identifier les moments où nous sommes les plus réceptifs. Le silence n’est pas une appétence naturelle pour tout le monde. Si vous avez besoin de la radio pour les infos le matin, vous n’allez pas couper ça. Mais pourquoi ne pas essayer de supprimer les écouteurs dans le métro ou en marchant dans la rue ?

Il faut choisir le moment où l’on pense que l’on sera le plus réceptif et y aller progressivement, essayer le silence pendant deux minutes, et expérimenter chaque fois un peu plus loin.

Le farniente, le 'faire rien', peut être une vraie démarche volontaire, un choix. C’est pareil pour le silence, c’est prendre du temps pour faire une chose à la fois, pour se reconnecter, prendre conscience de son environnement, de ses sensations, et laisser remonter ce qui va remonter.

"L’idée est de faire de la place à autre chose. Mais il y a effectivement ce risque que ce ne soit pas nécessairement confortable. Il y a un lien étroit entre le silence et la reconnexion à soi, on va parfois se sentir secoué et il va falloir l’accepter."
 

Le silence en famille

Quand on vit en famille, il n’est pas toujours facile de se reconnecter avec le silence. Ce qui est intéressant, explique Emilie Devienne, c’est d’oser affirmer son besoin, très simplement : "j’ai besoin d’un quart d’heure en rentrant, ou ce soir" et de se retirer dans un espace où les autres vont comprendre que ce n’est pas contre eux, qu’on a juste besoin d’une petite dose de ressourcement par le silence.

Avec les enfants, on peut utiliser le jeu : on fait un concours de silence, avec gages à l’appui.

Avec les ados, on peut fixer des règles, des exercices collectifs qu’on va tous appliquer : pas de portable à table ou pas de portable pendant un film qu’on regarde ensemble ou une activité qu’on fait en famille.

L’essentiel est de le faire accepter comme positif et pas comme le rejet de l’autre.

"Il y a un lien entre le silence et la relation interpersonnelle, la relation familiale. Le silence participe d’un ciment. Mais comme chacun est dans sa bulle, il n’y a plus cette communication. Or, la communication passe aussi par des temps de partage, y compris des temps de partage du silence. C’est difficile pour un ado de comprendre ça."

Mais si on le sensibilise sur les méfaits du bruit, cela pourrait devenir tendance de faire sa petite cure de silence, ne fût-ce que 5 minutes, y compris entre copains. Il suffirait de lancer cette mode, avis aux influenceur.se.s !, propose Emilie Devienne.

L’idée est de transformer ce qui serait perçu comme une contrainte en quelque chose de chic, de style, qui fait lien entre nous autour d’une valeur partagée.
 

La boussole du silence

Nous sommes dans une société de l’extraversion. "J’invite tous les introvertis à prendre leur place ! Nous avons tous besoin de nous réapproprier le silence comme une valeur, mais c’est moins tendance que de faire du bruit et d’être dans l’extraversion."

Dans son livre, Emilie Devienne propose 8 chemins pour accéder au silence, via l’utilisation d’une boussole à 4 repères :

L’inspiration : le silence donne de l’espace à l’inspiration, qui peut être liée à des personnalités, des mots, des couleurs…

La gratitude : le silence est aussi une marque de respect, qui laisse à l’autre le temps de concevoir sa pensée, de s’exprimer. On n’est pas obligé d’aller toujours au tac au tac. On rend grâce d’un moment, d’une rencontre, on évite le remplissage.

Le focus : on arrête d’être dans la dispersion en permanence, on se recentre pour faire le point, pour prendre une décision importante.

Le mystère : nous sommes dans une société qui dévoile trop et tout le temps. Il y a une mise en scène de soi, fausse souvent, ou du moins transformée. Quel est l’intérêt de cet étalage ? Il n’y a plus cette quête de l’autre, de soi, il n’y a plus ce désir, cette conquête. Comment va-t-on faire l’effort pour aller vers l’autre ? s’inquiète Emilie Devienne.
 

Le silence qui fait peur

Le silence fait peur à certains, pour de multiples raisons. Certains ont de mauvaises expériences issues de l’enfance, qui n’ont pas été travaillées en thérapie ou ailleurs. Le silence va créer un vide et les dossiers chauds vont remonter à la surface : mauvais souvenirs, traumatismes, secrets de famille…

"Il n’y a pas ce remplissage qui permet d’écarter ces diablotins qui se manifestent, alors qu’on fait tout pour les tenir à distance."

Ecoutez la suite de l’entretien, où Emilie Devienne évoque l’aspect dévastateur du silence : les secrets de famille, les omertas, le silence dans le couple...

 

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