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Ecran, fake news, intelligence artificielle: faut-il avoir peur du progrès ?


Le progrès fait peur. Pourtant il nous fait avancer, évoluer, et nous permet de nous adapter à un monde qui se transforme à une vitesse accélérée. Au fil d’un dialogue autour de la question du progrès, la physicienne Catherine Bréchignac se confronte aux objections, appréhensions et résistances d’Arnaud Benedetti, professeur associé en histoire de la communication à Paris-Sorbonne.

Sans tabou ni langue de bois, ils nous livrent une réflexion sur le progrès, éclairante et apaisante, dans leur livre Le progrès est-il dangereux ? Dialogue contre les idées reçues, publié aux Editions Humensciences.

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En se saisissant de 7 grands enjeux de notre époque (les écrans, la communication, les fake news, l’intelligence artificielle, le transhumanisme, la planète et les limites), Catherine Bréchignac et Arnaud Benedetti s’interrogent sur la vitesse, le temps, la politique, la science, notre rapport à la technologie, la nature, etc.

Mais le fil directeur de leur dialogue les ramène toujours à la question du progrès : quand l’un doute, l’autre explique ; quand l’un s’inquiète, l’autre rassure ; quand l’un en appelle à une forme d’irrationalité incompressible, l’autre souligne le rôle de la raison.

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On a eu pour la première fois en direct l’exemple même de la façon dont le monde scientifique fonctionne.

Le progrès a deux moteurs, la science et la technologie. La science, c’est le savoir, un savoir acquis et stabilisé. La technologie, c’est ce qu’on fait avec ce savoir, c’est l’utilisation de ce savoir. Quand on construit la science, on passe par une étape où l’on est entre le savoir et ce qu’on ne sait pas, on est à la frontière de la science. Et c’est là qu’intervient la recherche. C’est cet ensemble qui mène le progrès, explique la physicienne Catherine Bréchignac.

Les scientifiques ne connaissaient pas le virus du Covid-19, ils ne savaient pas ce qu’ils allaient faire, avec les outils dont ils disposaient. Il y a donc eu, constamment, des essais et des erreurs. Résultat : cela a donné aux gens une impression de brouillamini. Mais en réalité, ces errements existent toujours en matière de recherche.

Le grand public a perçu pour la première fois, en direct, ce qu’était la recherche, avec le doute, les remises en question, le fait de devoir accepter qu’il n’y ait pas encore de réponse.

Ce qui est apparu au grand jour dans cette crise sanitaire, c’est que le chercheur est confronté à une temporalité qui n’est pas celle du politique, qui est celle de l’immédiat, pour répondre aux inquiétudes des concitoyens, explique Arnaud Benedetti.
Le temps de la science est un temps hypothétique, de doute, beaucoup plus long que le temps politique et médiatique.

Depuis qu’il y a des cercles académiques, il n’a cessé d’y avoir des controverses scientifiques. La médiatisation en temps continu a créé une incompréhension de l’opinion publique sur ces avis qui apparaissaient contradictoires. Mais cette contradiction est cependant inhérente au fonctionnement de la science.

 

Le spectre de la mort collective

Un autre élément s’est révélé particulièrement stressant : on a redécouvert la mort collective, ce sentiment que quelque chose rôdait autour de nous, que l’on ne maîtrisait pas et qui pouvait frapper chacun d’entre nous.

Dans ce contexte à la fois de controverses scientifiques, de controverses entre experts, de combats entre médecin, on a vu que les scientifiques étaient eux aussi complètement dans les passions humaines. On a vu des débats extrêmement difficiles entre médecins, avec des prises de position parfois très dures. La problématique du masque en est un bon exemple.

On a un peu idéalisé les scientifiques face aux politiques. Il y a une différence entre faire de la science sur des mécanismes et se confronter au problème humain.


La tyrannie de la communication

Pour les autorités politiques comme pour les autorités sanitaires, il a été très difficile de communiquer, puisque les connaissances n’étaient pas stabilisées. Ce qui montre bien qu’il peut y avoir une médecine d’urgence, mais il est très difficile d’avoir une recherche d’urgence. Or les politiques avaient besoin d’une réponse claire.

La manière de communiquer le savoir a changé avec le numérique. On ne cherche plus un renseignement de la même façon, on cherche par mot-clé plutôt que par concept. On trouve des informations, mais ensuite il faut les analyser, naviguer de site en site pour mieux comprendre.

On a perdu un peu d’esprit critique, qu’il faut retrouver en jouant au détective. C’est la démarche de raison qu’il faut avoir pour combattre les fake news. Il faut aller chercher la source de l’information reçue : est-elle réaliste ? N’est-elle pas faussée par quelque chose ? Certains donnent de fausses informations par ignorance, mais d’autres le font délibérément. Et c’est ceux-là qu’il faut détecter, affirme Catherine Bréchignac.

La fake news n’est rien d’autre qu’une étape dans la très longue histoire de la désinformation, qui a toujours existé depuis que les hommes sont hommes et qu’il y a des relations de pouvoir, observe Arnaud Benedetti. Le phénomène nouveau est que, par les moyens techniques que nous avons à disposition, nous avons un volume de contenus de plus en plus dense qui circulent sur les réseaux. Mais dans le même temps et parallèlement, nous n’avons pas la même vitesse de production de moyens de décryptage de ces contenus. Et sur 10 fake news, 7 concernent des phénomènes scientifiques. Il y a une vraie responsabilité des chercheurs et des institutions de recherche pour remettre d’équerre un certain nombre de sujets.


Le progrès, un danger ?

Pour Catherine Bréchignac, le progrès peut être dangereux à partir du moment où l’on est dans la démesure. L’homme pousse toujours la raison jusqu’à la déraison.

"Il faut toujours questionner. Je suis optimiste et je pense que l’homme est suffisamment intelligent pour qu’il puisse faire la part des choses face à une nouveauté. On peut aussi se dire le contraire et que cela va nous entraîner dans le désastre, comme ce fut le cas avec certains dirigeants. L’esprit critique doit s’exercer par rapport à cette démesure."


Le progrès est dangereux à partir du moment où il n’est plus questionné, où il devient une finalité sans distance, estime pour sa part Arnaud Benedetti. Il est dangereux aussi lorsqu’il n’est plus maîtrisé, lorsqu’il échappe au contrôle des hommes.

"On ne peut pas remplacer l’homme par la technique. La technique n’est là que pour améliorer historiquement la condition de l’homme. L’homme est un animal technique, c’est consubstantiel à sa nature humaine, parce qu’il veut tout simplement échapper à sa condition. Pour échapper à sa condition, l’homme crée des dispositifs et des outils, et c’est ce qui le différencie de l’animal."

Mais il ne faut pas se laisser dominer par les robots ; il faut remettre l’homme au coeur du sujet.

Ecoutez l’intégralité de l’entretien ici

 

 

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