Tendances Première

Daniel Sibony : "Le temps existe dans la mesure où on le prend et dans la façon de le prendre"

Le temps : quoi de plus familier ? Quoi de plus insaisissable ? Mais qu’est-ce que le temps ? Le confinement est à la fois une expérience de l’espace, mais aussi et peut-être surtout une expérience du temps. Daniel Sibony, psychanalyste, dit la place qu’occupe le temps dans nos vies. Chacun est concerné, entre le désir de 'prendre son temps', la crainte d’être 'pris par le temps' et l’angoisse de vieillir.

Prenons le temps avec Daniel Sibony, qui publie À la recherche de l’autre temps (Ed. Odile Jacob), où il propose, dans un langage très clair, 47 réflexions ou méditations qui nous amènent à réfléchir ce temps.

Daniel Sibony est mathématicien de formation, philosophe par vocation et psychanalyste de profession ; dans ces trois catégories, le temps ne signifie déjà pas la même chose ! Le temps mathématique, le temps physique, le temps en tant que psychanalyste, puis le temps vécu, le temps socialement vécu… tous ces temps ont du mal à se conjuguer. Au centre de toutes ces lignes à haute tension, il a essayé de les réunir dans ce livre.


Le temps et le confinement

Daniel Sibony appelle 'la prise de temps' la façon dont on prend le temps et dont on est pris par le temps. Ce n’est pas quelque chose de simple, en particulier dans cette période de pandémie. La plupart d’entre nous sont isolés, masqués, on ne rencontre pas les autres.

Or, la rencontre est le phénomène essentiel, majeur, dans le rapport au temps. N’ayant pas la rencontre avec les autres, avec le corps des autres, notre temps vécu est très chamboulé.

"Il file sans qu’on s’en rende compte, il ne se laisse pas prendre parce qu’il est dépourvu de la rencontre des autres. C’est un phénomène qu’on retrouve en physique, en mécanique quantique : les particules n’existent que si elles rencontrent, que si elles interagissent. Leur existence se réduit à une série de rencontres, d’interactions. "

Dans la cure psychanalytique, il y a d’emblée deux types de temps : le temps du récit, de la parole qui coule, des souvenirs. "Et puis on guette l’événement, c’est-à-dire, la percussion, l’instant où ça rencontre des fragments de passé qui attendaient pour rentrer dans la danse du temps". Daniel Sibony est très marqué par cette idée de la rencontre, du croisement essentiel, en rapport avec le temps.


Le temps n’existe pas

Pour Einstein, le temps n’existe pas, il n’a pas de sens parce qu’il n’est pas le même pour chacun d’entre nous. Il est donc insaisissable. Einstein dit aussi qu’il n’y a rien dans la nature qui ressemble à la notion de temps.

Le temps n’existe pas, explique Daniel Sibony, dans la mesure où la montre ne vous donne pas le temps, elle vous donne l’écart entre l’instant où vous la consultez et l’instant où vous l’avez mise à l’heure, il y a des semaines ou des années. Elle vous donne le flux d’une durée. L’idée d’Einstein consiste à dire que la durée n’est pas la même pour des événements apparemment identiques, appelés 'jumeaux'.

Ce qui compte dans le temps, ce n’est pas la durée, c’est l’événement, avec la durée qui s’ensuit. C’est la même chose dans la vie, le temps ne passe pas de la même façon pour chacun, parce qu’il n’y a pas les mêmes contenus pour chacun. Chacun a un temps propre et on ne peut pas synchroniser les temporalités des uns et des autres.

Daniel Sibony estime donc que le temps existe dans la mesure où on le prend, dans la façon de le prendre, de fixer un point de départ et de suivre une narration, une durée, un fil.


L’objet temps

Daniel Sibony parle de 'l’objet temps' est un objet dans lequel vous pouvez prélever un autre temps que celui de votre montre, par exemple le film qui vous donne accès à une autre temporalité.

L’ordinateur – ou le smartphone – donne accès à toutes sortes de temporalités, d’une richesse inouïe. Il comporte des effets négatifs, mais la qualité de l’échange dépend de la qualité du temps qu’on y met.

"Si votre recherche est précise, il vous donne des fibres, il déploie un feuilletage extraordinaire de ce qui se sait, avec des connexions, des hypertextes. Il vous emporte dans des vibrations, des récits, des prolongements d’instants, vous passez d’un univers à un autre, vous avez accès à des effets de temporalité d’un tout autre ordre. Il fonctionne infiniment plus rapidement que ce nous ne pourrons jamais faire."


Vivre le temps présent

La nostalgie n’est pas toujours ce qu’on croit, ce n’est pas toujours un simple regret, une pleurnicherie sur ce qui était beau avant. C’est une façon de communiquer avec des époques où notre désir était tonique, où l’on était en pleine forme, où l’on avait certains projets qui se sont étiolés.

Si on n’en abuse pas, cela a aussi une valeur un peu symbolique, c’est une invocation : ce temps devrait pouvoir se retrouver. C’est une manière d’évoquer, d’invoquer une autre temporalité pour stimuler notre prise de temps actuel.

Il faut vivre le présent, cette injonction est souvent entendue. Cette pression est très touchante, et si on insiste à ce point, c’est parce que le rapport au présent est assez paradoxal, explique Daniel Sibony. Le présent a l’air relativement stable, alors qu’il file comme tout ce qui relève le temps, mais il requiert votre présent, pour que vous puissiez y accrocher du temps, y prendre du temps. Donc si vous n’êtes pas présent à ce présent, présent à vous-mêmes, mais aussi présent aux autres, au monde, à l’événement, le présent vous file entre les doigts. On compense par une fuite en avant vers la quantité : vous faites beaucoup de choses, dont très peu comptent.

Or, la prise de temps, le geste de prendre le temps, consiste à marquer un départ, une origine, un événement, et à dérouler un compte, à faire des choses qui comptent pour vous, à travers lesquelles vous comptez pour vous-même et pour les autres. On comprend que si les gens n’ont pas ce point d’accrochage, c’est difficile de faire des choses qui comptent.

Si vous attendez le futur pour vivre le temps, c’est dommage. Il faut pouvoir, avec les conditions misérables qui sont les nôtres pour le moment, avec ce confinement, faire des rencontres virtuelles. Les séances par téléphone de psychanalyse se sont révélées d’une intensité incroyable. On doit pouvoir dans le présent rabougri et délabré trouver de quoi rebondir, lancer des choses qui vont s’accrocher au futur qui vient.

Nous sommes dans un processus de petits deuils de choses qui comptaient pour nous. Il n’y a qu’à pleurer un bon coup, se relever et dire : bon maintenant, avec le peu qu’on a, qu’est-ce qu’on fait ?

Ecoutez ici Daniel Sibony !

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK