Tendances Première

COVID-19 : "C'est le propre des situations éthiques […] de devoir sacrifier des valeurs auxquelles on tient"

Face à la crise du Covid-19, chaque pays touché a dû improviser et assumer des choix. Ce qui saute aux yeux, c’est que ces choix furent avant tout des choix éthiques, c’est-à-dire des choix sur les valeurs que l’on consentait à sacrifier provisoirement, pour sauver celles qui étaient jugées prioritaires. Aujourd’hui ces choix sont pour certains remis en cause ou posent question.

Devant l’incertitude, de nouveaux dilemmes se posent : privilégier l’égalité dans les soins ou l’efficacité ? Quel choix de traitement ? Faut-il privilégier la liberté couverte par le droit à la vie privée et au secret professionnel ou bien la sécurité collective et la santé publique ? Sait-on exactement ce que nous avons vécu lors de cette crise du Covid-19 ?

Explications avec Jean-Michel Longneaux, philosophe, rédacteur en chef de la revue Ethica Clinica, et François-Xavier Polis, psychiatre.

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Le numéro 98 de la revue Ethica Clinica (édité par la fédération UNESSA) aborde les dilemmes du Covid-19. Elle a été conçue en mai-juin dernier et publiée début juillet, mais elle est en totale résonance avec ce qui se passe aujourd’hui. Le pari de ce numéro est de dédramatiser les débats et les émotions qu’a suscités cette situation complètement inconnue. Et de montrer qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise solution, que nous sommes dans des situations, où quoi que l’on fasse, on fera toujours mal.

"C’est le propre des situations éthiques, où la morale est un peu trop courte et où il faut bricoler comme on peut, en acceptant de devoir sacrifier des valeurs auxquelles on tient", explique Jean-Michel Longneaux.

Un exemple ? Faut-il confiner ou non ? Si vous confinez, vous sacrifiez la liberté de mouvement des gens. Et si vous ne confinez pas, vous mettez en danger une autre valeur à laquelle on tient : la sécurité, la santé des gens. Dans l’état des connaissances en mars dernier, il n’y avait pas de bonne solution qui respectait les deux principes, il a donc bien fallu sacrifier l’une des deux.

"Dans les situations éthiques, il faut mettre de côté ce manichéisme-là, cette opposition entre de bonnes et de mauvaises solutions ; il faut bien assumer sa responsabilité, en faisant ce qu’on peut et en sacrifiant ce qu’il faut peut-être sacrifier, provisoirement sans doute."
 

De multiples dilemmes

Parmi ces dilemmes, on relève celui de la liberté, du droit à la vie privée. Ou encore le dilemme du choix du traitement, de la liberté thérapeutique du patient et du médecin.

Il y a aussi celui du tri sanitaire qui a dû être fait dans les hôpitaux : qui soigne-t-on ? Et pour quelles raisons ?

"Le fait de sélectionner des patients n’est pas une nouveauté dans le milieu médical. Soit on assure des soins pour tout le monde, mais cette valeur d’égalité, de non-discrimination est mise en face-à-face avec une autre valeur, qui est celle de préserver des soins efficaces. Dans la situation d’urgence, à nouveau, il faut choisir. Et ce choix n’est pas évident du tout."

Pour trancher de façon plus ou moins objective, l’argument avancé était la probabilité de pouvoir bénéficier positivement du traitement.

"On constate que les patients pour lesquels le traitement ne serait pas efficace a priori sont souvent des personnes qui sont dans des situations sociales précaires. Ce qui veut dire que derrière l’argument médical objectif, se cachent des enjeux sociaux qui font que des gens sont dans une situation de santé beaucoup plus fragile."

 

Vivre avec des incertitudes

Nous vivons dans un temps suspendu, qui suspend aussi la réflexion. Ethica Clinica propose des pistes de réflexion plutôt que de dire ce qu’il aurait fallu faire. Une fois qu’on a les mots pour pouvoir penser les enjeux et les dilemmes, pour pouvoir comprendre ce qu’on a vécu, on peut sortir des réactions trop spontanées, trop émotionnelles, liées à un ras-le-bol et à la peur. On peut prendre des décisions et avancer.

Pour relancer la machine, il faut maintenant retrouver des certitudes, mais ce n’est pas facile, y compris au niveau politique, souligne François-Xavier Polis.

Les jalons habituels, y compris les fêtes et les rites, ont disparu. Il a fallu repenser le système de santé belge. On a vu un élan de solidarité très intéressant, mais en même temps un repli sur soi et une grande angoisse. La rentrée des classes est un jalon qui va rassurer les gens.
 

Remettre de l’éthique dans les débats

Le débat éthique a été escamoté au profit d’une position affirmative d’experts et autres, à partir de laquelle on a pris des décisions politiques, regrette Jean-Michel Longneaux.

"Si on veut retrouver une société démocratique où on débat des idées, il faut faire en sorte que les discours qu’on dit dissidents, voire complotistes, qui apparaissent simplement comme des opinions dans la presse, deviennent des paroles d’experts face à des experts."

Il y a une confusion sur le terme d’expert : un expert est présenté comme ayant la vérité, comme ayant des certitudes. Or entre les experts, il y a des conflits, des différences d’interprétation et donc de décisions judicieuses.

"Si on prenait les citoyens pour des adultes, il faudrait soumettre à chacun d’eux ce débat dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. Chacun doit être capable d’entendre cette diversité de points de vue, puis, en âme et conscience, de prendre les décisions qu’il estime devoir prendre. On pourra alors comprendre les peurs de chacun et ne plus insulter ceux qui pensent différemment et qui n’ont pas nécessairement plus tort ou raison que nous."

C’est un véritable appel à la démocratie sanitaire qui est lancé là.


Et demain ?

Qu’avons-nous vécu ? Quel est le récit qui va donner sens à ce que nous avons vécu, de manière que nous ayons l’impression, tous ensemble, d’avoir vécu la même histoire ? Il y a plusieurs versions.

  • Certains diront qu’on a été confronté à une maladie inconnue et qu’on a fait ce qu’on a pu.
  • D’autres que la maladie a été un problème mais que la gestion de la maladie a été un problème aussi, parce que le système de santé a été tellement détricoté qu’on ne sait plus faire face à des imprévus aujourd’hui.
  • D’autres encore diront que la maladie est un coup monté et a été volontairement propagée, pour instaurer une maîtrise des citoyens. Ces idées complotistes sont interpellantes, mais séduisent largement.

François-Xavier Polis est inquiet par la difficulté de la société à faire face au changement. Dans un processus psychique, pour pouvoir évoluer, il faut accepter de perdre pour laisser de la place à autre chose. Or la perte, c’est compliqué. On l’observe bien au niveau de la société actuellement. Qu’est-on prêt à perdre ?

Il y a une nécessité d’un retour à une démocratie sanitaire, même s’il n’y a pas de procès d’intentions à dresser, les maladresses ayant sans doute été justifiées par la panique, par la peur.

Ecoutez ici la suite de ce sujet de Tendances Première.

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