Tendances Première

Confinement : Non, nous ne sommes pas tous devenus alcooliques

En avril dernier, l’UCLouvain lançait une grande enquête intitulée #coronavirus. Boit-on plus d’alcool en confinement ? Quelque 12 000 répondants (dont 8 500 exploitables) plus tard, les premiers résultats sont plutôt encourageants : les Belges francophones de plus de 18 ans n’ont généralement pas augmenté leur consommation d’alcool, malgré quelques participations à des apéros en ligne ! Mais les conséquences psychologiques négatives de l’absence de contacts sociaux se révèlent aussi dans l’enquête…

Décryptage avec Pierre Maurage, professeur à l’Institut de recherches en sciences psychologiques de l’UCLouvain, et Martin de Duve, directeur de l’asbl Univers Santé.

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On aurait pu penser que la consommation d’alcool allait augmenter pendant cette crise. On sait bien que les périodes plus anxiogènes ou plus ennuyeuses sont traditionnellement propices à des surconsommations.

Nous vivons ici une situation inédite, avec, en même temps, une anxiété accrue et des habitudes quotidiennes profondément chamboulées. D’où l’importance d’analyser les comportements des citoyens, pour ne pas rester dans nos représentations mais pour entrer dans la réalité de terrain, souligne Martin de Duve.


Des résultats rassurants

"Le panel de 8500 questionnaires exploitables est très complet, avec une belle représentation de la population. De manière générale, on n’observe pas d’augmentation généralisée de la consommation", analyse Pierre Maurage.

30% diminuent leur consommation, la moitié de l’échantillon la garde stable et 1/4 seulement l’augmente. Les résultats sont rassurants globalement, à l’exception de ce quart préoccupant qui a augmenté sa consommation.


La consommation des étudiants

Chez les étudiants, on observe une très nette baisse de la consommation, de 61%, qui s’explique par le fait que leur vie sociale a été interrompue du jour au lendemain : plus de sorties, plus de contacts avec les amis, plus de contacts avec l’alcool. Cela confirme que les motivations à consommer de l’alcool sont vraiment des motivations sociales. Avec le confinement, les raisons de consommer ne sont donc plus présentes pour eux.

C’est une bonne nouvelle, mais c’est aussi lié au fait qu’ils sont rentrés chez eux, qu’ils sont plus isolés. On voit que la santé mentale des étudiants n’est pas améliorée par cette diminution d’alcool. Certains ont vu leur anxiété et leur stress augmenter.

Avant la période de confinement, Univers Santé mettait en garde contre la consommation d’alcool en milieu estudiantin. Les étudiants belges sont connus, même à l’international, pour être de fameux fêtards.

Les alcooliers adaptent leur stratégie en cette période pour continuer à toucher leur public, en insistant toujours sur le contact social, au coeur même de la consommation d’alcool des jeunes.
 

Pourquoi consomme-t-on davantage ?

25% des répondants décrivent une consommation en hausse, et déclarent 6 doses hebdomadaires en plus, soit une dose d’alcool en plus par jour. Evidemment, tout dépend de combien l’on partait au départ…

Les gens qui avaient déjà une consommation problématique - 20% – augmentent encore leurs doses, avec le risque de passer vraiment à l’alcoolisme ou à l’alcoolodépendance.

Les autres, qui consommaient très peu avant le confinement et ont augmenté depuis, sont en particulier des femmes, ce qui s’explique sans doute par leur anxiété accrue : le stress familial, le fait de cohabiter avec des enfants en bas âge, la crainte des risques directement liés au Covid19 : la peur d’être contaminé.e, l’impuissance, le manque de contrôle sur ce qui va se passer dans les semaines à venir.

La consommation pourrait peut-être encore augmenter. Les enquêteurs vont réinterroger ces personnes pour voir si la durée du confinement, l’ennui, la solitude, puis l’effet rebond vont influencer leur consommation.


Apéros zoom et autres neknominations

La consommation accrue n’est pas du tout liée à l’aspect festif des apéros zoom qui ont fait les beaux jours du confinement pour certains.

Les apéros zoom ont tendance à se multiplier, avec l’apparition de pratiques, de défis comme les Neknominations, ces invitations entre amis à faire des affonds.

Cela montre aussi la volonté d’entrer en lien social, d’aller vers les autres, explique Pierre Maurage, même si ce n’est pas un moyen très positif.
Les apéros zoom sont aussi l’illustration de cette recherche de contacts sociaux, même si les gens trouvent que ce n’est pas la même chose qu’un apéro 'en vrai'.


Lien alcool et travail

La modification de l’occupation professionnelle liée à la crise sanitaire est associée à une hausse de consommation, pour 37% de ceux qui télétravaillent, et pour 38% de ceux qui ne travaillent plus du tout.

Le changement d’habitudes par la pratique du télétravail peut générer du stress professionnel, de l’anxiété qui sera calmée par l’alcool. Chez soi, l’alcool est plus disponible, on peut plus facilement prendre un verre d’alcool à midi par exemple, ou prendre un apéro plus tôt.

Les jeunes soignants ont été plus nombreux à augmenter leur consommation d’alcool, pour 38% d’entre eux. Ce sont des personnes très sollicitées, pour qui le stress et l’anxiété sont au paroxysme en ce moment. Un soutien, un accompagnement sont nécessaires pour les aider à gérer leur stress, à déposer leurs anxiétés.


Lien social et alcool

L’alcool est culturellement très lié au lien social, c’est un lubrifiant social, c’est pour cela qu’on en consomme. Il sert pour l’instant de palliatif à nos manques. Il faudra être très vigilant avec le temps pour que ces habitudes ne s’ancrent pas, pour ne pas garder cette envie, avec le risque de ne plus pouvoir s’en défaire.

"Il faudra renforcer les messages de prévention et d’éducation pour que les gens apprennent à mesurer leur consommation, via des campagnes, des actions dans les écoles, via les médecins généralistes, les services de santé… Ce n’est pas le produit qui pose problème, c’est la quantité et la fréquence", rappelle Martin de Duve.


La mesure économique

Le point de vue individuel recueilli par l’intermédiaire de ces questionnaires doit être corroboré par le point de vue économique. Ce sont deux manières de mesurer un même phénomène.

Globalement, on peut considérer que la baisse de consommation révélée par l’étude est parallèle à la baisse globale de production et de vente dans le pays. Les autres assuétudes auraient diminué aussi, le tabac, la cocaïne, le cannabis…

"C’est l’occasion ou jamais de poursuivre les bonnes habitudes, maintenant que les bienfaits en ont été expérimentés ! Avec 2 verres maximum par jour et 4 verres en cas d’événement festif grand maximum", rappelle Martin de Duve !

 

Ecoutez ici l’entretien complet de Tendances Première.
A lire aussi, cet article d’Univers Santé :
Comment gérer sa consommation d’alcool, de cannabis
ou d’autres drogues en confinement ?

 

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