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Comprendre le trouble de personnalité borderline

Le trouble de la personnalité borderline est un trouble de la personnalité caractérisé par une grande impulsivité et une instabilité marquée des émotions, des relations interpersonnelles et de l’image de soi. Aujourd’hui encore, il est difficile de comprendre ce que ressent vraiment une personne souffrant de ce trouble de la personnalité. Et pour la famille et les proches, ce n’est pas simple de la soutenir. Eclairage avec le Docteur Deborah Ducasse, médecin psychiatre, psychothérapeute et chercheure.

Ce terme anglais 'borderline' vient de 'the bordeland of insanity', expression utilisée par un psychiatre américain, à la fin du 19e siècle. On l’appelle aussi trouble de l’état limite. Réactions impulsives, voire agressives, troubles alimentaires, comportements et sexualité à risque, automutilation… le diagnostic et le traitement de ces patients ne sont pas simples.

Le Trouble Borderline expliqué aux proches (Editions Odile Jacob) est coécrit par Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon. Formées en thérapies cognitives et comportementales, dont celles basées sur la mindfulness, elles sont à l’origine de la filière de soins dédiée aux personnes souffrant de trouble de la personnalité borderline au CHU de Montpellier.

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Le trouble de la personnalité borderline est une maladie mentale caractérisée par une addiction relationnelle.

"La personne est séparée du bien-être, de la sécurité, du fait de se sentir valable en tant que personne. Elle va avoir tendance à essayer de combler ce manque, ce vide existentiel, par une relation proche, une proximité relationnelle, une intensité relationnelle, et va développer une addiction à ce type de relation, avec des attentes très élevées vis-à-vis de l’autre. Mais comme l’autre ne sera jamais à la hauteur des attentes, il y a finalement beaucoup d’instabilité, d’alternance entre des moments d’idéalisation de la capacité de l’autre à apporter un tel bien-être durable et puis des moments de dévalorisation", explique Déborah Ducasse.

Un élément central dans ce trouble est la peur de l’abandon, et c’est logique parce que quand on dépend autant de quelque chose pour se sentir bien, on a énormément peur de le perdre.

Le trouble borderline est donc une addiction relationnelle qui génère une hypersensibilité, une disrégulation émotionnelle, de l’impulsivité et donc des difficultés dans les relations interpersonnelles.
 

Un trouble qui concerne surtout les jeunes ?

Le trouble borderline est un trouble de la personnalité. Qui dit trouble de la personnalité, dit modalités durables, rigides, installées dans le temps, de la manière dont se percevoir soi, le monde, de la manière de se relier aux autres. C’est donc un trouble qui ne peut pas être établi à l’adolescence mais uniquement à l’âge adulte, parce qu’il y a des instabilités inhérentes à la période de l’adolescence.

Toutefois à l’adolescence, certains traits borderline peuvent commencent à émerger. On sait en particulier que 70% des adolescents qui sont admis dans un service d’urgence après une tentative de suicide, présentent un fonctionnement de type borderline. C’est donc un trouble qui s’installe au cours du temps, qui commence parfois dans l’enfance, qui se concrétise dans l’adolescence, mais dont le diagnostic peut être posé uniquement à l’âge adulte. 
 

Colère, tristesse, culpabilité, honte, dégoût de soi, réactions excessives,…

Une émotion perturbée, qui agite l’esprit, naît d’un écart entre nos attentes sur la réalité extérieure et ce qui se manifeste comme réalité extérieure. Plus j’ai des attentes, plus mes émotions seront intenses.

Toutes les émotions sont décuplées dans le trouble de personnalité borderline, explique Déborah Ducasse. On parle très souvent de l’émotion de colère. Et en effet, quand elle se manifeste, elle est souvent extrêmement intense, avec des comportements explosifs.

"Mais derrière la colère, il y a très souvent l’émotion de honte, qui est le fait de s’identifier comme quelqu’un qui est sans valeur, qui a une propension accrue au rejet et à l’exclusion. C’est une émotion très difficile à vivre, qui amène à vouloir se cacher, à vouloir disparaître, c’est l’émotion la plus associée au comportement suicidaire et parasuicidaire. Elle est très souvent transformée en sentiment de colère".
 

Comment naît le trouble de personnalité borderline ?

Le trouble borderline naît d’une interaction entre une vulnérabilité génétique, pour 70%, et un milieu invalidant. On comprend souvent par milieu invalidant un milieu mal intentionné, mais ce n’est pas du tout le cas.

Un milieu invalidant est un milieu qui ne va pas valider le vécu émotionnel de l’enfant, qui ne va pas donner la place à ce que les émotions puissent se manifester et être identifiées, et à ce qu’on puisse leur donner un sens.

Parmi les types de milieu invalidant, il y a les familles aux hautes exigences. Les objectifs de réussite sont tellement élevés pour l’enfant que les émotions vont être réprimées au profit d’une hyper performance. L’enfant va intégrer que pour être aimé par ses parents, il faut qu’il performe de façon très importante.

La couverture du livre montre une personne perchée sur un fil, en équilibre, qui peut tomber d’un côté ou de l’autre en permanence. Ce qui va pouvoir déstabiliser cet équilibre précaire, ce sont les stress chroniques interpersonnels, qui peuvent causer une souffrance atroce, car il n’y a pas de protection émotionnelle.
 

L’éducation à nos émotions

Il est important d’apporter une éducation autour des émotions, qui sont des phénomènes complètement normaux ; ce sont des vagues, des sensations qui se manifestent dans le corps, avec un début, un milieu, une fin.

"Le problème est qu’actuellement, on a tendance à diaboliser les émotions, à se dire que dès qu’on ressent quelque chose de désagréable dans le corps, ce n’est pas normal, à vouloir leur échapper, à tout contrôler pour ne pas les ressentir.

Or les émotions sont simplement des manifestations dans le champ de notre conscience, qui n’ont pas le pouvoir d’altérer quoi que ce soit. Le problème est de surréagir à ce qui nous est désagréable, voire surréagir à ce qui nous est agréable, en termes de sensations émotionnelles."

Aujourd’hui, les choses évoluent. Il y a de plus en plus de place pour parler de nos émotions, en particulier avec des programmes dans les écoles pour apprendre aux enfants à identifier et nommer leurs émotions. La société évolue vers une éducation émotionnelle et c’est très important.
 

Trouble borderline, trouble bipolaire, hypersensibilité ?

Quelle différence le trouble borderline présente-t-il avec le trouble bipolaire ? La différence majeure est que le trouble borderline est un trouble émotionnel, avec des mouvements affectifs qui durent quelques secondes ou minutes, pas plus. Le trouble bipolaire est un trouble de l’humeur, explique Déborah Ducasse.

Ce sont des périodes de temps prolongées, de plusieurs jours, avec des changements notables de l’humeur. Soit des périodes en dessous de la norme, les dépressions - tristesse, manque d’envie, perte d’intérêt, pendant deux semaines -, soit des périodes au-dessus de la norme, où pendant 4 jours au minimum, il y a une excitation, une euphorie, une augmentation des activités…

Le trouble bipolaire nécessite des traitements médicamenteux pour réguler l’humeur, là où le trouble borderline a pour stratégie thérapeutique principale validée la psychothérapie.

Les deux troubles sont par ailleurs associés dans 20% des cas.

"L’hypersensibilité n’est pas une maladie référencée dans les manuels psychiatriques. Si on considère l’hypersensibilité comme le fait d’avoir des émotions intenses, déclenchées par de petites choses, on pourrait dire simplement que le trouble de personnalité borderline inclut cette tendance à l’hypersensibilité, avec des conséquences délétères pour la personne."
 

Peut-on en sortir ?

La bonne nouvelle, souligne Déborah Ducasse, c’est que, sur un suivi de 10 ans, 91% des personnes présentant le trouble borderline ne présentent plus les 5 critères nécessaires au diagnostic. Le trouble évolue spontanément de façon favorable avec le temps, mais on sait qu’il est associé à une très grande souffrance, qui interfère énormément avec les relations interpersonnelles.

De plus, l’une des conséquences de ce trouble est la forte prévalence de conduites suicidaires ; 85% des personnes vont faire des tentatives de suicide multiples et 10% vont décéder par suicide, ce qui est 50 fois plus que la population générale. D’où l’importance de pouvoir identifier le trouble le plus rapidement possible, pour pouvoir apporter des stratégies thérapeutiques adaptées.
 

Quel traitement ? Quelles approches ?

L’essentiel est d’amener la personne à se reconnecter à elle-même.

"En thérapie, on veut comprendre 'qui est vraiment soi'. La première étape est de bien comprendre le trouble borderline et ses manifestations, pour pouvoir justement se désidentifier de cette maladie-là : je ne suis pas le trouble borderline, je ne suis pas limité par ce trouble-là. Comprenant cela, on va pouvoir mettre en place des actions pour le soigner, le traiter et se développer à partir de ces caractéristiques qui incluent le trouble borderline."

Il y a un continuum entre normal et pathologique. Dans un contexte donné, un trait peut donner naissance à une limite et dans un autre contexte, à une force.

Les personnes borderline développent une hypersensibilité qui, dans un contexte approprié, peut donner naissance à certaines forces, comme la créativité, la volonté d’être en lien avec les autres, l’intérêt accru à autrui. Beaucoup se retrouvent à être soignants ou aidants vis-à-vis des autres.

"Si le trouble de personnalité borderline est bien régulé, je peux me servir de certains traits pour en faire des forces."

 

L’impact de la crise sanitaire

Le contexte sanitaire a donné naissance à une multiplication par deux de la dépression et des troubles anxieux. Il n’y a pas de chiffres précis pour les troubles de personnalité borderline.

"On pourrait dire que cette période pandémique a été associée à une augmentation de comorbidités déjà fréquentes dans le trouble de personnalité borderline, telles que la dépression et les troubles anxieux. Mais on ne peut pas dire que cette période a donné naissance à des symptomatologies de type borderline, puisque ce trouble de la personnalité est un trouble durable, qui se construit à partir de l’adolescence."
 

Déconstruire la culpabilité

Déborah Ducasse tient à donner un message aux familles :

"Vous n’êtes pas du tout responsable du trouble borderline. C’est un trouble multifactoriel, il y a une vulnérabilité génétique, il y a des facteurs environnementaux. On a parlé du milieu invalidant, du fait de ne pas valider les émotions de l’enfant. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les parents – qui ne sont d’ailleurs pas les seules personnes à entourer l’enfant et à avoir une influence sur la construction de la personnalité – font du mieux qu’ils peuvent avec les outils qu’ils ont, avec les connaissances qu’ils ont acquises dans leur propre expérience, pour valider les émotions. Mais ils se trouvent aussi face à un enfant qui a un tempérament particulier et pour qui ça peut être beaucoup plus difficile de pouvoir se positionner, donner sens aux émotions."

Les parents de personnes qui présentent un trouble borderline sont souvent hyper investis dans l’éducation de leur enfant et en font souvent beaucoup, et même plus que d’autres familles, sauf que le contexte inhérent à l’enfant est particulièrement compliqué.

 


Déborah Ducasse et Véronique Brand-Arpon ont publié aussi un Cahier pratique de thérapie à domicile, paru chez Odile Jacob, qui propose de petits accompagnements thérapeutiques à mettre en place chez soi.


Ecoutez l’entretien complet avec Déborah Ducasse ici
 

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