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Comment les bibliothèques peuvent-elles se renouveler ? Via les émotions !

Essentielles pour pérenniser la diversité culturelle, les bibliothèques garantissent un accès libre et égal à la culture pour tous. Mais elles perdent indéniablement du terrain au profit d’Internet, des réseaux sociaux ou des jeux vidéo, et les confinements successifs de la crise du Covid-19 ont accentué le phénomène. On observe par ailleurs un fossé culturel considérable en Union européenne entre les catégories socioprofessionnelles les plus favorisées et les personnes à faible revenu. Il est donc grand temps pour les bibliothèques publiques de se réinventer ! C’est l’objectif du projet européen Love for Livres !

Les émotions de lecture et les livres donnent du sens à nos vies et ont le pouvoir de nous faire évoluer.

 

C’est en effet à travers les émotions ressenties lors de la lecture que le projet Love for Livres entend donner ou redonner l'envie de se plonger dans les livres.

C’est un programme très ambitieux, financé par la Commission européenne, qui part du constat que de moins en moins de jeunes ou de publics en difficultés utilisent la littérature comme outil. Or, on sait depuis bien longtemps que la lecture favorise le développement cognitif et est un outil de résilience, dans les périodes difficiles de la vie. Cela s’est confirmé au fil des derniers mois, avec la pandémie.

L’idée est donc d’aborder la lecture de manière moins traditionnelle, via 6 émotions que l’on peut ressentir en lisant tel ou tel livre : peur, amour, joie, tristesse, colère, surprise.

Le projet en est encore au stade du pilote. Pour l’instant, en Belgique, seule la bibliothèque d’Anderlecht est participante, avec des partenaires d’autres pays européens : la Slovénie, la Lituanie, la Pologne. L’initiative est appelée à se développer et à fédérer d’autres bibliothèques au niveau européen.
 

Love for Livres se développe en trois volets :

  • L’installation dans plusieurs bibliothèques partenaires ou dans des lieux publics, en Europe, de bibliothèques physiques, où l’on pourra trouver des livres sélectionnés en fonction des émotions qu’ils vont susciter.
  • La plateforme digitale qui permet de choisir des titres en fonction des émotions recherchées.
  • Le développement d’ateliers de bibliothérapie, pour à la fois former le personnel de terrain et atteindre le public.
     

Le livre, un outil de résilience

Maggy Leoncelli est bibliothérapeute. "Bibliothérapie veut dire que les livres prennent soin de nous. Livre, en latin, se dit 'liber'. Liber, c’est aussi la liberté. C’est en quelque sorte prendre soin de la liberté qui est en soi, que parfois on oublie avec le quotidien, les obligations… Ce qui est noué à l’intérieur va se remettre en mouvement par le langage, par certains mots qui vont nous aider à comprendre une problématique, qui vont nous aider à exprimer nos émotions."

Le rapport que l’on a au livre est personnel, souligne-t-elle. On assiste souvent à un processus d’identification à certains personnages, pas nécessairement aux héros. Une conversation intime avec l’auteur va parfois se nouer.

"Je pense qu’on peut vraiment se trouver dans un livre. On peut même parfois avoir l’impression qu’un livre nous attendait. Certaines personnes ont été littéralement sauvées par un livre. Cela peut être le livre qui réconforte après une journée difficile, tout comme cela peut être une problématique beaucoup plus lourde, comme un deuil à traverser."

Mettre des mots sur…, c’est passer du sensible, de ce qu’on a perçu à travers nos 5 sens, à l’intelligible. Et donc pouvoir comprendre, c’est aussi avoir le pouvoir de changer, c’est le pouvoir de résilience.

Le canal des émotions est le meilleur canal pour amener quelqu’un à plonger dans un livre. On a vraiment l’impression que le livre est vivant, quand on reçoit le témoignage de quelqu’un qui a apprécié, comme quand on nous raconte une histoire. Le corps, la voix vont nous amènent plus facilement vers le livre. Le fait qu’il y ait un médiateur, une médiatrice, un thérapeute qui puisse aussi accompagner la lecture, a encore plus d’effet.

 

'La bibliothèque troisième lieu'

Certains ont encore en tête cette image, peut-être vraie il y a 20 ou 30 ans, de la bibliothèque austère, de ce lieu de savoir où l’on vient lire des grands auteurs, des classiques, explique la bibliothécaire d’Anderlecht, Coraline Van der Voort.

"Et ça, c’est vraiment battu en brèche avec cette idée de 'bibliothèque troisième lieu'. C’est la bibliothèque où on vient se retrouver, où on vient partager un petit-déjeuner autour d’une rencontre, où on vient voir des expositions, où on pratique l’intergénérationnel, pour échanger autour des livres, mais pas seulement !"

Ce projet Love for Livres s’adresse aussi et essentiellement aux personnes qui sont éloignées de la lecture : les jeunes qui pratiquent beaucoup plus Internet ou les jeux vidéo, les personnes isolées, les personnes socioéconomiquement défavorisées, pour qui entrer dans une bibliothèque est encore problématique.

"Proposer des ateliers sert à décomplexer ce public. On a la chance de travailler avec des relais, des réseaux de compétences, des partenaires de terrain : les maisons de jeunes, les maisons de quartier, les écoles, les lieux d’alphabétisation en français langue étrangère."


>>> Découvrez-en plus sur le site de la Bibliothèque de l'Espace Carême d'Anderlecht

 

Le livre qui transmet

Les bibliothécaires choisissent avec grande attention les livres qui vont pouvoir transmettre des choses.

Ce qui est important en matière de lecture, c’est le phénomène d’appropriation de l’histoire, souligne Coraline Van der Voort. Il n’est pas dit qu’on ressentira la même chose que la personne qui nous l’a présenté, mais il est important de souligner la légitimité des émotions que chacun peut ressentir, à travers le même récit, ce qui est magnifique.

Le fait de rentrer dans le livre par le biais des émotions, c’est universel. On ne parle plus de titre. On ne parle plus d’auteur. On ne parle plus d’éditeur. On parle des émotions humaines.

 

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