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Comment améliorer le niveau de l’écrit pour les jeunes de l’enseignement supérieur ?


Le monde académique constate que beaucoup de jeunes connaissent des difficultés importantes dans le domaine de l’écrit. Malheureusement, ces difficultés rédactionnelles peuvent entraver le cursus des étudiants mais aussi leur parcours professionnel ultérieur. Pourtant, l’idée reçue que les jeunes n’écrivent plus, n’est pas forcément correcte. Les jeunes semblent avoir toujours un attrait pour l’écriture mais ils utilisent des formes numériques, des formats plus courts, des modes narratifs différents.

Comment se passe la transition entre l’enseignement secondaire et le supérieur sur le plan de l’écrit ? Comment soutenir les étudiants dans ce domaine ?

Caroline Scheepers, responsable du Centre de Didactique de l’Enseignement supérieur, propose dans l’ouvrage rédigé avec des spécialistes de l’écrit, Former à l’écrit, former par l’écrit dans le supérieur (Ed. Deboeck), des réflexions théoriques, mais aussi des perspectives pour 'mieux faire écrire' dans le supérieur.

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La formation à l’écrit est une thématique très médiatique et chacun a son avis sur la question. Mais entre les idées préconçues et la réalité, il y a des nuances. Les discours sont assez catastrophistes, les jeunes ne sauraient plus écrire. En réalité, cela fait 2000 ou 3000 ans qu’on dit que le niveau est en perte de vitesse, rappelle Caroline Scheepers.


Le problème des inégalités

Ce qui est acquis au niveau de la recherche, c’est que lire et écrire sont des compétences qui s’enseignent et s’apprennent tout au long de la vie, et pas uniquement à l’école primaire et secondaire.

L’entrée dans le supérieur est toutefois un événement majeur, qui a parfois des conséquences redoutables pour l’étudiant. On touche à la problématique des inégalités. L’enseignement secondaire belge est en effet très clivé, très ségrégatif. La filière de transition prépare vraiment les élèves à l’entrée au supérieur, tandis que les filières relevant du qualifiant donnent l’accès au supérieur, sans pour autant armer de la même manière les jeunes vers cette entrée.

On constate aussi que des jeunes arrivent dans le supérieur avec des cumuls positifs ou avec des cumuls négatifs. Certains, dans leur famille, sont habitués à certaines pratiques de lecture, d’écriture, d’oralité, très conformes, très congruentes avec ce que l’enseignement supérieur exige. Ce public a une aisance assez grande avec ces pratiques, qui ne font pas nécessairement l’objet d’un enseignement.

D’un autre côté, on a des jeunes qui cumulent toute une série de désavantages, de difficultés.

 

Le niveau de l’écrit chez les jeunes baisse-t-il vraiment ?

D’un point de vue scientifique, il est difficile de répondre à cette question, parce qu’on ne compare pas toujours la même chose. L’orthographe, souvent citée, n’est qu’une dimension parmi beaucoup d’autres.

"L’écriture, c’est mobiliser des habiletés, des savoirs, des connaissances, des pratiques, des représentations, un rapport au savoir, un rapport à l’écrit. Si on ne travaille que sur l’orthographe, on n’a pas d’impact sur tout le reste, sur la question compliquée du transfert notamment", explique Caroline Scheepers.

L’orthographe reste encore un critère fondamental dans la recherche d’un emploi. Mais les difficultés orthographiques sont parfois moins présentes que d’autres éléments, comme des difficultés à construire correctement les phrases ou à ponctuer adéquatement le texte. L’orthographe est parfois l’arbre qui cache la forêt. Elle peut dissimuler des problèmes d’écriture beaucoup plus complexes.
 

Comment mieux former les jeunes ?

"Il ne suffit pas de dire aux étudiants de faire un plan ou un brouillon, il faut leur apprendre à en faire un. Il faudrait s’inscrire, non pas dans une logique de remédiation, mais dans une logique de formation pour tous." Parce que, quand ils arrivent dans le supérieur, tous les étudiants sont confrontés à des difficultés auxquelles ils ne s’attendaient pas, et cela engendre une souffrance énorme.

Céder aux approches catastrophistes et déficitaires ne sert à rien. Lire et écrire, cela s’enseigne, cela s’apprend, et c’est difficile pour tout le monde, en particulier dans les pratiques du supérieur.

Parmi les pistes de formation, Caroline Scheepers relève :

  • favoriser un continuum. Au début, on familiarise les étudiants à ces pratiques un peu inédites. Mais il faut continuer : l’étudiant qui aborde son doctorat doit lui aussi être formé.
  • favoriser la concertation et la collaboration entre les enseignants du secondaire et du supérieur, via des pôles académiques.
  • la notion de plaisir et de confiance est centrale, parce que de nombreux étudiants sont littéralement cassés, dégoûtés. L’idée est donc de prendre la lecture et l’écriture par des biais différents, via la prise en compte de pratiques hors école. Les adolescents écrivent en effet beaucoup plus qu’on ne le croit, et pas uniquement de façon numérique. Certains recopient des romans entiers ou créent des textes, que ce soit pour la musique, le rap, le slam,… 

"Il y a tout un travail de réconciliation à faire avec ces jeunes, de prise en compte de toutes ces pratiques extrascolaires, qui peuvent avoir une incidente relativement forte par rapport aux pratiques académiques. Les étudiants font parfois montre de compétences insoupçonnées, parce que, dans ces contextes-là, l’écrit a un enjeu réel. Alors que dans l’enseignement, les enjeux paraissent souvent un peu abstraits."
 

Des codes différents selon la formation

Il faut savoir aussi qu’il n’y a pas un écrit, mais qu’il y a beaucoup d’écrits. On ne lit pas et on n’écrit pas de la même manière selon la discipline dans laquelle le discours va s’inscrire : l’écriture en mathématiques, l’écriture en formation d’éducateur ou de kiné… On voit bien que non seulement les codes du supérieur ne sont pas les codes du secondaire, mais aussi que les codes dans la formation d’ingénieur, de financier, d’enseignant, d’infirmier ne sont pas les mêmes, souligne Caroline Scheepers.

Les enseignants dans le supérieur, au-delà des contenus et des savoirs qu’ils enseignent, devraient être beaucoup plus conscients, formés et sensibilisés au fait que leurs discours ne sont pas innocents. Cet apprentissage qu’ils donnent passe nécessairement par de l’écrit, par des pratiques orales qui ne sont pas neutres. Dans le cadre d’un mémoire par exemple, décrire, raconter, expliquer, argumenter, cela renvoie à des réalités très différentes selon les disciplines.

Mais on remarque que certains enseignants ne sont pas toujours très au fait de ce qui se passe en amont des études, ni après les études, y compris dans les hautes écoles qui ont une mission professionnalisante.
 

Caroline Scheepers aborde aussi la difficulté de l’écrit pour les étudiants non-francophones.
Écoutez-la dans la suite de l’émission.

 

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