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Chloé Chaudet : "Il y a souvent plusieurs raisons pour une femme de ne pas vouloir d'enfant"


À la trentaine, après plusieurs années d’études en Allemagne, Chloé Chaudet a été confrontée à l’inévitable question de la maternité. Elle a décidé qu’elle ne serait pas mère et elle en a fait un livre, "J'ai décidé de ne pas être mère", paru aux éditions L'Iconoclaste. Elle nous explique pourquoi elle a voulu écrire sur le sujet.

J’ai atteint un point de saturation il y a quelques années. C’est de là que part mon livre. J’avais 32 ans, je suivais une initiation au tennis et une femme, que je ne connaissais que depuis 2h, m’a demandé avec insistance pourquoi je n’avais pas d’enfant quand je lui annonçais que je n’en avais pas. Ce jour-là, je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à répondre. J'ai aussi pris conscience que la question de la maternité était profondément politique : si je n’arrivais pas à répondre, c’est parce que cela dépassait mon propre cas. On demande toujours aux femmes sans enfants de justifier le fait qu’elles n’ont pas d’enfant, alors que l’inverse – justifier le fait qu’on veut devenir mère - est très rare. Quand on le fait, ça passe pour une agression.
                                Extrait d'une interview de Chloé Chaudet par Loopsider

Maîtresse de conférences en littérature comparée à l’Université de Clermont Auvergne, Chloé Chaudet a étudié plusieurs années en Allemagne, pays dans lequel elle avait déjà pu prendre conscience de cette injonction à devenir mère. " Cette norme du "faire famille" est extrêmement présente dans tous les Etats européens. Mais en revenant d’Allemagne, je me suis rendu compte que ce qui était un fait social là-bas, à savoir le fait d’être encouragée à ne pas travailler une fois qu’on devenait mère, était très problématique. Le terme allemand "rabenmutter", soit mère corbeau, désigne (et dénigre) les mères qui choisissent de ne pas se consacrer exclusivement à leur progéniture. À l'origine, le corbeau est un animal qu’on considère comme ne s’occupant pas bien de ses petits. En France et en Belgique, au contraire, on valorise le double modèle de la mère qui a aussi une vie professionnelle. On n’est pas dans la valorisation de la mère au foyer – ce qui peut poser question car c’est un travail aussi que de s’occuper de ses enfants - et on n’est pas non plus dans la valorisation de ces femmes qui travaillent tout en ayant beaucoup d’enfants. Ce double modèle est formidable sur le plan social car il permet de laisser le choix : une mère peut choisir de travailler ou non. Le problème, c’est que ce modèle est aussi très écrasant pour les mères qui choisissent de ne pas avoir d’enfant ou d’en vouloir beaucoup.

Depuis quelques années, la parole se libère. On le sent avec l’ouvrage de Chloé Chaudet. Ce reportage, diffusé sur nos antennes en 2019, en faisait déjà écho.

Aujourd'hui, 5% des femmes, en France, déclarent ne pas vouloir d'enfants. Pour Chloé Chaudet, la parole se libère oui, mais peut-être un peu plus en Belgique qu'en France car les demandes d'interviews à la sortie de son ouvrage émanaient beaucoup plus de journalistes belges que français, bien que les Français soient doucement en train de s'intéresser au sujet. "La France, comme le Luxembourg par exemple, ont une politique extrêmement nataliste, et cela peut participer de cette frilosité vis-à-vis du sujet", explique-t-elle. "La parole se libère en France mais de façon moins nette qu'en Belgique, en tout cas au niveau du grand public."

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"Dans mon livre, je cite le chiffre de 4,5%, qui émane de la dernière publication de l'INED, l'Institut national d'études démographiques français. La publication en elle-même date de 2016 et elle se basait sur un échantillon de femmes de 18 à 79 ans qui ont exprimé leur non-désir à un moment dans leur vie. Il faudrait qu'un nouveau sondage soit fait car d'autres raisons se greffent aujourd'hui au non-désir de maternité, en particulier chez les plus jeunes générations qui ont des préoccupations d'ordre écologique ou une inquiétude quant à l'avenir de nos sociétés."

"Il y a peu près autant de raisons de ne pas vouloir d'enfant que de raisons de ne pas en vouloir"

Même si certaines femmes savent très tôt qu'elles ne veulent pas d'enfant, en général, c'est le parcours de vie de la femme qui va mener à cette décision, ou en tout cas faire basculer le choix de l'envie vers la non-envie. Parmi ces facteurs, il y a le parcours professionnel, le fait de beaucoup voyager ou non, la compagne ou le compagnon qui sont déterminants dans la décision, et puis, des préoccupations d'ordre écologique, féministe, ou plus générales. Les raisons de ne pas vouloir d'enfant se construisent au fur et à mesure de nos expériences de vie. Il y a souvent plusieurs raisons pour une femme d'assumer ce choix de ne pas vouloir d'enfant.

"Le problème, c'est que quand on explique notre choix aux personnes qui nous interpellent sur ce sujet, il faut toujours trouver une seule raison, une manière de rationaliser de façon assez schématique et unilatérale", explique Chloé Chaudet. "Dans mon livre, j'ai consacré un chapitre à la liste des raisons, où j'ai mélangé des choses très sérieuses mais aussi très superficielles, pour dire que c'est à la fois tout ça et rien de tout ça. Les choses sont très complexes, de la même façon qu'est complexe le choix d'avoir des enfants. Dans les études sur le sujet, il y a souvent 6 ou 7 causes/facteurs associés à la maternité/paternité, mais il y a rarement une seule raison qui revient en boucle. Quand on fait le choix d'avoir des enfants, il y a par contre très rarement une raison négative associée à ce désir. Pour compléter le reportage de votre journal télévisé cité plus haut, on associe quand même souvent ce non désir d'enfant avec une cause négative comme un traumatisme personnel vécu dans notre enfance, une aversion pour les enfants, un égoïsme extrême, ... Dans mon cas, on a voulu me faire croire que parce que je ne procréais pas, je créais des livres à la place. Or, l'activité intellectuelle du métier d'enseignant ne vient pas compenser l'absence d'enfant. On peut tout à fait ne pas vouloir d'enfant parce qu'on ne veut pas d'enfant, tout simplement."

Réfléchir à la question du désir pour raffermir chacun(e) dans ses choix

Marie, auditrice de l'émission et par ailleurs maman, explique avoir, elle, fait le choix d'avoir des enfants mais qu'elle n'est pas certaine que c'était le cas d'un grand nombre de mères autour d'elle. Elle sait qu'elle n'a pas subi cette pression de normativité d'avoir des enfants car au départ, elle n'en voulait pas forcément et puis cette envie lui est venue d'en avoir. Elle n'a pas obéi à une norme.

Et Chloé Chaudet de répondre : "Lorsque j'ai sorti mon livre, une amie, enceinte de son second enfant, m'a dit que lire mon livre lui avait permis de se rendre compte qu'elle avait vraiment voulu ses enfants, et de rendre le désir d'enfant à ce qu'il est vraiment, à savoir un désir et non pas une obligation. C'est probablement le plus beau retour que j'ai reçu sur mon livre parce qu'avec ce livre, mon intention n'était pas d'opposer les femmes qui ont/veulent des enfants et celles qui n'en ont/n'en veulent pas. D'autant que l'injonction à la parentalité concerne aussi les femmes qui sont déjà mères, souvent d'ailleurs lorsqu'elles ont un seul enfant (la fameuse pression du petit deuxième) ou deux enfants du même sexe (pour avoir les deux sexes au sein de la famille). Bref, la pression ne s'arrête jamais vraiment..."

♦ À lire : Chloé Chaudet, " J’ai décidé de ne pas être mère ", Editions L’Iconoclaste, 240 pages, 19 €

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Couverture du livre de Chloé Chaudet "J'ai décidé de ne pas être mère" © Editions L'Iconoclaste

A écouter ci-dessous :  Chloé Chaudet dans Tendances Première

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