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Changer le système scolaire : "Des groupes de 12 élèves maximum, et le présentiel réduit pour n’y faire que des choses qui sont très significatives"

La crise que nous traversons aujourd'hui a déjà ébranlé un grand nombre de domaines de notre vie de tous les jours. Le confinement a eu un impact sur le système scolaire et sur la façon d'enseigner. Que retenir de ceci ? Faut-il retourner au système scolaire d'avant Covid? Ou ne serait-ce pas, au contraire, le timing parfait pour repenser l'école et son rythme ? Bruno Humbeeck, psychopédagogue, est convaincu qu'il faut saisir l'occasion. 

Dans l’école traditionnelle, les classes devant lesquelles les enseignants se retrouvent sont souvent très voire trop peuplées. Depuis des années, cette surpopulation en classe est critiquée. Et pour cause : il s’agit d’un héritage de la pédagogie de Saint Jean-Baptiste de La Salle, dont l’objectif n’était pas d’enseigner, mais de prêcher la bonne parole aux futurs petits chrétiens catholiques. Pour Bruno Humbeeck, pas de doute, "entre prêche et enseignement, le but n’est pas le même et le moyen d’y parvenir devrait donc être différent. Les grands nombres sont très efficaces pour prêcher : c’est économique car une seule personne dit les choses à un grand nombre de gens, mais sur le plan pédagogique, on ne peut nier que ça n’est pas une méthode efficace."

Le principe de la bulle, efficace en milieu scolaire

En ce mois d’août, les bulles font leur grand retour. On nous impose désormais de respecter un nombre limite de personnes à fréquenter. Pour le psychopédagogue, les petites bulles, de 10 personnes maximum, sont bénéfiques : "C’est exactement le nombre recommandé pour qu’un groupe humain puisse interagir positivement. Il faut avoir le courage de maintenir ces bulles pour que les enseignants puissent continuer à faire ce qu’ils font le mieux, enseigner. Le rôle de l’enseignant n’est pas d’être un répétiteur de matière. Pour ça, il y a les ordinateurs. La crise a d’ailleurs montré que le numérique était nécessaire, mais certainement pas suffisant. Les élèves ont demandé de façon massive un retour en classe, non pas pour la diffusion du savoir, mais pour récupérer ces liens sociaux nécessaires à l’apprentissage."

Regrouper des élèves en petits groupes afin qu’ils discutent entre eux de ce qu’ils savent, de ce qu’ils ont appris, reste donc la matière méthode pour apprendre. L’enseignant, lui, est là pour permettre aux élèves de poser des questions. "L’école est avant tout l’endroit où on pose les questions, avant d’être l’endroit où on donne des réponses. Lorsque l’enfant rentre de l’école, les parents ne devraient pas demander à leurs enfants s’ils ont bien travaillé à l’école mais plutôt chercher à connaître les questions qu’ils ont posées pendant la journée", note Bruno Humbeeck.

Les petits groupes sont moins intimidants et moins énergivores

L’avantage du groupe de 10 est de permettre à tous les élèves de poser leurs questions, même les élèves les plus défavorisés, moins à l’aise à l’idée de prendre la parole devant un grand groupe. Par ailleurs, quand les enseignants se retrouvent face à un trop grand groupe, ils dépensent une énergie incroyable à gérer le groupe plutôt qu’à enseigner.

"Revenir à des groupes de 10 n’est ni inconcevable ni compliqué, du moment qu’on n’oblige pas les enseignants à répéter 3 fois la matière", explique Bruno Humbeeck. En cela, le numérique peut aider : l’enseignant donne une fois le cours grâce au numérique, et le vrai "devoir scolaire" n’est pas celui qu’on fait quand on est à la maison quand on a reçu la matière, mais celui que l’on fait à l’école en petits groupes quand on a pris connaissance de la matière à la maison. Le fait de discuter en petits groupes oblige tout le monde à avoir vraiment vu la matière chez soi et ça, c’est un vrai devoir scolaire. "L’enseignant, dans cette démarche, a un vrai rôle de tuteur d’apprentissage car c’est à lui qu’on pose les questions."

Et la fracture numérique, dans tout ça ?

Demander aux élèves de prendre connaissance de la matière chez soi est possible pour les élèves les plus favorisés, disposant d’outils numériques chez eux. Pour les autres, c’est évidemment plus compliqué. "Cette fracture numérique, on savait très bien qu’elle existait" avance Bruno Humbeeck. "Ce qui a été inédit, c’est sa brutalité. On ne se rendait pas compte le nombre d’élèves qu’elle touchait". Pour le psychopédagogue, il est inadmissible que des enfants n’aient pas de lien personnel avec un ordinateur. "C’est comme si, il y a 15 ans, on avait envoyé des enfants à l’école sans cartable. Tous les enfants d’aujourd’hui devraient être connectés. L’idée des prêts d’ordinateurs est absurde, il faudrait non pas leur prêter des ordinateurs mais carrément leur donner, car on ne prête pas un matériel indispensable".

Dans le retour à l’école, il faut s’assurer d’un lien de qualité entre élève et école mais surtout que ce lien soit connecté. Réinventer l’école, c’est ça, et c’est le principe de la pédagogie inversée. Mais ça ne s’improvise pas, ça se met en place lentement pour permettre à chacun de le faire, en n’isolant pas les écoles qui n’ont pas à prendre seules la charge de l’enseignement.

Bruno Humbeeck souligne d’ailleurs la pertinence du programme mis sur pied par la RTBF lors de l’arrêt des cours en plein confinement, " Y’a pas école, on révise ". "Le titre de l’émission était très bien pensé car il fallait effectivement se mettre dans une optique de révision et non pas dans de la distribution de matière. La mise à disposition de matériel chez les enseignants était une bonne idée. L’idéal aurait encore été de leur donner le matériel pour qu’ils ne doivent pas bricoler avec ce qu’ils avaient chez eux. "

Pour le psychopédagogue, ce que cette crise a permis de mettre en évidence, c’est que "nos enseignants connaissaient très bien leur métier. Ils savent séquencer des apprentissages car ils ont mis en ligne des petites capsules de 12 minutes maximum car ils savent qu'on ne sait pas être attentif plus longtemps. L’avantage de ces courtes capsules est que les enseignants pouvaient y rediriger les élèves qui n’avaient pas entendu une information. Les enseignants sont des séquenceurs et programmateurs, et non pas des répétiteurs. Ils savent programmer des matières, ce que ne savent absolument pas faire les parents."

La pédagogie inversée que le psychopédagogue défend "ne crée pas de fracture sociale s'il n’y a pas de fracture numérique". En mai dernier, lorsqu'il s'exprimait sur nos antennes, l’urgence était donc pour Bruno Humbeeck d’équiper tous les élèves sur le plan numérique pour la rentrée de septembre. Et d’insister sur un point : "Il faut équiper les élèves personnellement et ne pas compter sur les ordinateurs des parents qui bien souvent télétravaillent."

Comment appliquer ce principe des groupes de 10 sans exploser le budget de l’enseignement ?

Pour Bruno Humbeeck, il ne faut pas augmenter le nombre d’enseignants pour y arriver, mais seulement leur permettre de faire ce qu’ils aiment et ce qu’ils savent faire. "Scinder les classes de 30 en 3 groupes et demander aux enseignants de répéter trois fois la matière serait épouvantable. Ce qu’il faut, c’est réduire le présentiel en classe. Les enfants doivent aller en classe pour faire des choses qui sont très significatives. La classe, c’est un groupe qui est d’autant plus efficace quand il est en petit nombre"

Quand on pense à l'école d'un point de vue extérieur et qu'on réfléchit au mot "classe", on a tendance à croire qu'on fait référence à la salle dans laquelle le cours est donné. Alors qu'en fait, si l'on demande à n'importe quel enseignant où se trouve sa classe, il va naturellement chercher les visages qu'il connaît dans la cour de récré, c'est-à-dire les élèves qui composent sa classe au sens humain du terme. Penser que changer le système scolaire passe obligatoirement par une augmentation du nombre de salles de cours, c'est se tromper. Il faut simplement organiser les choses autrement en partant du constat que les élèves apprennent beaucoup mieux lorsqu'ils sont en petits groupes.

"Le regroupement contraint dans des espaces fermés est à l'origine du harcèlement"

Autre gros avantage des petites classes : les interactions sont bien plus positives en petit groupe qu'en grand groupe. "Il est beaucoup plus facile de gérer des mécanismes de climat de classe à l'intérieur d'un groupe qui ne dépasse pas 12 élèves", avance Bruno Humbeeck. "Ce qui rend le harcèlement aussi prégnant c'est le fait d'avoir des grands groupes, dans lesquels on introduit en plus la dimension de compétitivité. On leur dit qu'ils sont 30 mais que l'année prochaine ils ne seront plus qu'une vingtaine. En faisant cela, on stimule les mécanismes de compétition et d'agressivité au sein du groupe. Le regroupement contraint dans des espaces fermés est à l'origine du harcèlement. Les groupes de 30 c'est une contre-pédagogie assurée, et les enseignants n'en peuvent plus". Pour le psychopédagogue, qui travaille également sur cette thématique du harcèlement, il est certain que si nous réduisons les groupes et diminuons les espaces, le harcèlement sera en très forte diminution.

Revoir l’interview de Bruno Humbeeck sur le renouvellement de l’école

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