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Ce temps qui nous manque... plaidoyer pour la semaine de 30 heures

Olivier Pintelon est l'auteur de 'Ce temps qui nous manque, plaidoyer pour la semaine de 30 heures'
Olivier Pintelon est l'auteur de 'Ce temps qui nous manque, plaidoyer pour la semaine de 30 heures' - © Pixabay

Super-papa, super-maman, même combat : entre carrière et vie de famille, c’est la course permanente. Les agendas surchargés sont devenus la norme. Une réalité qui a commencé à tarauder Olivier Pintelon lorsque sa femme et lui ont repris le chemin du travail, après la naissance de leur fils. Il plaide pour la semaine de 30 heures.

Dans Ce temps qui nous manque, plaidoyer pour la semaine de 30 heures (Ed. Luc Pire), le politologue Olivier Pintelon s’interroge sur le bien-fondé de la semaine de travail classique pour les parents qui sont tous les deux en activité. Il rassemble des récits, exhume des textes anciens, porte le regard au-delà de nos frontières. Pourquoi la Suède expérimente-t-elle la semaine de trente heures, quand le sujet reste tabou en Belgique ? 

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L'importance du temps libre 

Le temps libre, ce n'est pas le temps rémunéré, ce ne sont pas les tâches ménagères, ni l'éducation des enfants, ni les soins personnels, c'est ce qui reste, explique Olivier Pintelon. Le temps libre, c'est le temps qui nous procure de l'autonomie.

En avons-nous suffisamment ? En profitons-nous assez ? Non, d'après les statistiques. Lorsque nous sommes un couple avec des enfants, que les deux conjoints travaillent, le vrai temps libre est estimé à plus ou moins 10% seulement, sur une semaine. Notre temps ne nous appartient plus, il nous échappe.

"C'est un problème sociétal de ne pas avoir assez de temps pour soi, pour les autres, pour des engagements sociaux. C'est un réel fléau pour la société."

Or, une société où les gens ont du temps est une meilleure société. Les gens ont d'abord plus de temps pour leurs soins personnels, ils sont en meilleure santé physiquement et mentalement, ils évitent burnout, stress, fatigue.
Ils ont ensuite plus de temps pour les autres : pour les enfants, pour les personnes âgées dont il faut prendre soin. Quand nous avons le temps, notre comportement change du tout au tout, nous sommes plus disponibles pour les autres. Le temps touche fondamentalement au tissu de la société.


Le temps partiel, la panacée ?

Entre les multiples choses à organiser, les deadlines à respecter, où trouver le temps ?  Chacun développe une stratégie individuelle pour gérer le temps : crédit temps, titres services, nounou, grands-parents... On peut essayer de trouver des solutions au cas par cas, mais c'est vraiment une transformation sociétale qu'il faudrait pour libérer du temps.

Tout le monde n'a pas la possibilité financière de bénéficier du crédit temps, du mi-temps, du projet parental, et en particulier les parents isolés. Il faut déjà gagner beaucoup pour se permettre ces formules.

L'impact financier est énorme non seulement en termes de salaire mais aussi en termes d'avantages sociaux ou de pension, particulièrement pour les femmes. Le mi-temps, volontaire ou non, est un piège pour les femmes, au moment de la pension.

Étrangement, des études ont montré que les femmes qui travaillent à mi-temps ont moins de temps pour elles que celles qui travaillent à temps plein. Cela s'explique par le fait qu'elles prennent alors presque totalement en charge le travail ménager et l'éducation des enfants. Dans cette division du temps homme-femme, c'est l'homme qui va réellement bénéficier de ce travail à mi-temps de la femme. La femme règle tous les problèmes de façon non rémunérée. Elle n'a plus de temps pour elle, son temps est dévoué à la famille.

Ce temps partiel a aussi un impact sensible sur sa carrière. Les promotions surviennent généralement dans la trentaine, dans la quarantaine. En étant moins disponibles, elles ratent des chances, tandis que la carrière de leur conjoint décolle. "C'est mauvais pour la société, il faut régler cela de manière collective", préconise Olivier Pintelon.


Les hommes également discriminés

Même s'il y a une volonté des hommes aujourd'hui de davantage s'investir dans le ménage et l'éducation des enfants, ils sont freinés par la société, parce qu'il n'y a pas suffisamment de possibilités qui leur sont offertes pour réellement appliquer une forme d'égalité. Il leur manque un vrai congé parental de 3 mois comme en Suède ou en Finlande. 

Le temps qui manque est donc un problème pour les femmes, mais aussi pour les hommes, d'une autre manière. Les habitudes s'implantent et vont rarement changer par la suite. Après ces 3 mois de congé maternel, il est presque automatiquement plus logique que si l'un des conjoints passe à temps partiel, ce sera la femme.

On constate par ailleurs que si un homme choisit de faire un temps partiel, il sera freiné dans l'évolution de sa carrière : il sera vu comme moins engagé, moins enthousiaste pour son travail. L'impact négatif est plus grand que pour les femmes.


Les 30 heures, une utopie réaliste ?

Le temps aujourd'hui a une vraie valeur monétaire. Il est parfois rare au point de devenir un produit de luxe : les riches ont plus de temps que les pauvres. La société est riche, efficace, développée, mais en même temps, beaucoup d'entre nous manquent de temps. Les femmes ont moins de temps libre que les hommes, si l'on tient compte du temps non rémunéré qu'elles consacrent à la famille, qui n'est pas valorisé dans notre société. 

Aujourd'hui, s'il est vrai que l'on travaille moins sur base individuelle, ce n'est certainement pas le cas à l'échelle de la famille, puisque la norme est que l'on soit deux à travailler. Ce n'est bien sûr pas le cas des parents de familles monoparentales, qui doivent combiner les travaux rémunérés et non-rémunérés seuls.

La semaine de 30 heures pourrait nous apporter un ballon d'oxygène. En tant que politologue, Olivier Pintelon  plaide pour une réduction collective de ce temps de travail. Son plaidoyer n'est pas que politique, il est sociétal. 

Le changement ne doit pas être individuel ou à la carte, il doit être collectif. Les 30 heures devraient être la nouvelle norme légale, avec un maintien du salaire plein et de tous les droits sociaux, y compris pour la pension. Il faut changer les normes, mais aussi changer les mentalités.


Vers une loi-cadre ?

Olivier Pintelon plaide surtout pour l'instauration d'une loi-cadre avantageuse pour stimuler les entreprises à aller vers la semaine de 30 heures. Il faut créer des subsides pour les employeurs qui veulent aller dans ce sens, dans un but de qualité de vie, de création d'emplois, d'égalité femme/homme. 

400 000 travailleurs sont malades de longue durée, cela représente un coût de 4 milliards d'euros pour la société. Plutôt que de payer des gens malades, il faut créer des conditions de travail qui évite que les gens ne tombent malades, et la semaine de 30 heures est une bonne solution. Réduire le temps de travail ne veut pas dire désintérêt et désamour de son travail. Bien au contraire !

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