Tendances Première

C'est le langage qui fait de nous des êtres humains


Qu’est-ce qui nous distingue fondamentalement des autres espèces animales ? Le langage ! Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’Université de Paris, analyse cette singularité qui fait de nous des créateurs qui pensent, parlent, lisent, argumentent, résistent, s’élèvent, s’interrogent, … qui fait de nous des êtres humains !
 

Alain Bentolila publie Nous ne sommes pas des bonobos
(Editions Odile Jacob)
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Nourrir les enfants de mots

Sur 1000 enfants de 6 ans qui entrent au cours préparatoire et vont apprendre à lire, 20% ont déjà acquis 2000 mots mais 20% ne dépassent pas 300 mots. Cette inégalité inacceptable va mettre en jeu quasiment tout leur avenir scolaire, affirme Alain Bentolila

Parce qu'on n'apprend pas à lire quand on n'a pas assez de mots. Quand on n'a pas assez de mots, la lecture se résume à un déchiffrage sans sens. Ces enfants, dès 6 ans, sont ainsi condamnés à mal apprendre à lire et ils traîneront ça tout au long de leur scolarité.

 

L'urgence est par conséquent d'enrichir les enfants les plus fragiles, il faut les nourrir de mots, de mots avec le sens qu'ils ont. Alain Bentolila écrit en épilogue de son livre :

Parler et parler encore. Ecouter, écouter encore. Discuter, argumenter, raconter. Et regarder votre enfant dans les yeux, en soutenant son regard qui vous questionne, qui parfois vous jauge, et le plus souvent vous demande de lui assurer qu'il existe et qu'il compte pour vous. Donnez-vous donc une chance de voir parfois briller, dans ses yeux émerveillés, l'étincelle d'une découverte que vous aurez suscitée.


Le langage fait de nous des créateurs

Parmi ces découvertes à faire vivre à nos enfants, il y a "La découverte par exemple que l'on peut dire qu'un chou a mangé une chèvre ! C'est une découverte extraordinaire, qui est que la règle de grammaire surpasse la probabilité de voir quelque chose dans le monde."

Nous sommes créateurs parce que nous avons cette possibilité extraordinaire de dire ce que nos yeux n'ont jamais vu, ne voient pas et ne verront jamais. C'est tout ce qui sépare l'homme des autres espèces animales, même si elles ont elles-mêmes des moyens de communiquer parfois sophistiqués.

Mais jamais aucune espèce animale ne pourra, comme le fait l'homme, créer quelque chose que ses yeux ne voient pas.

Nous avons la possibilité de nous positionner dans l'espace et dans le temps, d'inviter le futur, de reconvoquer le passé. Il est donc essentiel de préserver le langage, cet outil extrêmement ambitieux.

Car pour le linguiste Alain Bentolila, le langage est une ambition, parce qu'il nous permet de nous élever au-dessus de notre condition animale, et donc de toucher à ce qui normalement, par nature, nous serait interdit.

"Nous sommes capables, grâce au langage, et uniquement grâce au langage, de dire ce qui est vrai toujours : hier, aujourd'hui, demain, ici et ailleurs. C'est-à-dire de toucher l'infini, alors que justement nous sommes des êtres, par notre animalité, qui sommes coincés entre le hic et le nunc, entre l'ici et maintenant."

Alors, ce que nous donne le langage, il faut le lui rendre en évitant de dire des choses banales, de répéter toujours la même chose, d'être simplement une image fidèle de ce que l'on voit et de ce que l'on nous dit. Ce statut de créateurs que nous donne le langage nous donne des responsabilités très importantes. Nous n'avons pas le droit de bafouer ce que le langage nous a offert.

 

Tweet ou lettre ?

Chaque situation, chaque proposition exige que l'on choisisse particulièrement le support qu'on va lui consacrer. Une lettre d'amour ne peut pas se contenter d'un tweet ou d'un sms. C'est utiliser un support qui stérilise notre imagination, qui nous empêche de dire à l'autre combien il compte pour nous et qui a donc pour résultat le contraire même de ce que l'on veut.

"Si je veux écrire à un ami que la mort de sa mère m'a bouleversé, je m'interdirais absolument de le faire par sms ou par tweet."

Y compris par mail. "Un mail est anonyme. (...) La tristesse de ces réseaux, c'est que si vous ne voulez pas apparaître, vous n'apparaissez pas et votre écriture ne vous trahit pas. Le propre de l'écriture manuscrite, c'est qu'elle est personnelle. Vous tracez les lettres différemment de moi et pourtant nous nous comprenons lorsque je vous écris en ayant pris le soin de tracer moi-même des lettres et des mots sur une feuille. Si on se connaît, vous direz : Ah tiens, c'est Alain qui m'écrit ! Et c'est cette reconnaissance de ma singularité et de la singularité de notre relation. La banalisation de l'écriture par le clavier et l'écran coupe complètement cette relation particulière que nous avons avec quelqu'un d'autre."

En tant qu'enseignant, Alain Bentolila regrette que la relation très particulière d'un maître avec ses étudiants soit détruite par l'écran qu'ils utilisent désormais pour prendre note. 

L'écran et l'écriture qu'il porte peuvent, selon lui, servir à des tâches moins glorieuses, mais tout de même importantes, qui demandent rapidité et qui sont éphémères. Par définition, un tweet, un SMS s'effacent, tandis que l'écriture est faite pour rester. Il y a 3500 ans, naît l'écriture, ce qui est très récent.

"Les hommes en sont venus à prendre conscience qu'ils étaient des êtres vivants et qu'ils étaient, en même temps, promis à une disparition plus ou moins lointaine. C'est cette conscience propre à l'homme de l'existence et de sa fin qui poussent les hommes à s'élever vers l'écriture, c'est-à-dire à garder trace de ce que leur esprit avait conçu, pour quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas, mais qui un jour ouvrant un livre, quelques pages, dira : Ah oui, c'était un esprit singulier."

Il faut bien comprendre que l'écriture est la réponse intelligente, spirituelle de l'homme à cette fin inéluctable.

 

La raison se cultive par la langue

Alain Bentolila souligne la menace d'intelligence molle. La défaite du langage, c'est la défaite de la pensée. A langue molle, intelligence molle. Et le contraire est vrai. Lorsque la langue n'a pas besoin d'être précise, elle se délite.

Il faut bien comprendre que la langue nous donne un pouvoir considérable, qui peut aller vers le meilleur mais aussi vers le pire. Elle nous laisse toute la responsabilité de ce que nous disons.

C'est pourquoi il est tellement important de faire en sorte que nos enfants ne soient pas livrés à des beaux parleurs qui leur feront croire que certains doivent vivre et certains doivent mourir. Nous avons la responsabilité de ne pas laisser les enfants et les jeunes vulnérables, crédules, face à ces réseaux sociaux qui transportent n'importe quoi, sous le masque du sacré.

La responsabilité des enseignants n'est pas simplement de chasser les fautes d'orthographe, mais de faire des résistants intellectuels. Parce que les meurtres se succèdent et nous ne gagnerons pas contre les radicaux qui n'ont pas la même conscience de la vie et de la mort, affirme Alain Bentolila.

"Ceux qui peuvent gagner encore, ce sont nos enfants et nos petits-enfants, si nous cultivons leur raison. Et la raison se cultive par la langue."
 

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