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Anorexie : "Il y a un lien entre l'amaigrissement (...) et ce qui s'est joué bébé, dans les interrelations mère-enfant"

Maurice Corcos, médecin psychiatre, est l’auteur du livre Abécédaire de l’anorexie. Des lettres de l’alphabet pour essayer d’appréhender cette spirale infernale qu’est l’anorexie. Du concept d’Absence au Vide de l’existence : comment déchiffrer la complexité de cette maladie ? Et quels sont aujourd’hui les parcours de soins proposés aux parents ?

Maurice Corcos est chef de service du Département de Psychiatrie à l’Institut Montsouris à Paris, professeur de psychiatrie infanto-juvénile à l’Université Paris V. Son livre condense de multiples notes recueillies au fil des récits entendus et s’appuie sur les mots denses et troublants prononcés par les patientes.

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L’histoire antérieure

À l’Institut Montsouris, au service de psychiatrie d’adolescents et d’adultes jeunes, la procédure veut que l’on ne peut pas considérer l’adolescente qui vient raconter ses troubles sans prêter une oreille attentive à son histoire antérieure, et en particulier à l’histoire de la maternité, des interrelations précoces entre la mère et l’enfant.

"Il y a un lien consubstantiel entre ce qui se passe à l’adolescence, cet amaigrissement, cette restriction de tout contact affectif, amoureux, sexuel, cette hyperintellectualisation, cet activisme forcené, ce déni de la maladie et de ses risques, et ce qui s’est joué enfant, bébé, dans les interrelations précoces mère-enfant."

Les études faites en maternité montrent en effet des choses intrigantes : près de 30% de dépressions maternelles au moment de la naissance, des familles monoparentales, des familles dysfonctionnantes, des maltraitances, des carences.

"Il y a évidemment aussi une vulnérabilité personnelle mais on ne peut pas faire l’impasse du contenant premier, du contenant conteneur, celui qui distribue, qui distille l’affection, l’amour, l’alimentation. On ne peut pas faire l’impasse de la qualité de ce contenant, quelles que soient les causes qui ont généré cette qualité défaillante, puisque c’est un tuteur de développement. Et le développement de l’enfant se fait à l’ombre de cet environnement parental.

Si celui-ci, à son corps défendant, pour des raisons complexes, n’arrive pas à gérer un enfant qui, par ailleurs, a un tempérament singulier, qui n’est pas facile à contenir, alors il y a un cercle vicieux qui s’amorce qui est très difficile à déverrouiller, à détoxifier, et qui s’incarne dans l’anorexie à l’adolescence."
 

La question de la culpabilité

Le sentiment de culpabilité de la part des parents est inévitable, souligne Maurice Corcos, mais il est un frein majeur au traitement et n’a aucune incidence pour permettre la compréhension de ce qui s’est joué. La thérapie familiale est l’outil indispensable.

"Nous faisons alliance avec les parents pour ouvrir les yeux sur un certain nombre de choses qui favorisaient, de manière tout à fait légitime, le refoulement d’éléments traumatiques, d’éléments transgénérationnels problématiques…

Nous nous apercevons qu’il n’y a pas de transmission manichéenne, perverse, de carence, de maltraitance,… qui aurait généré l’anorexie. Non, il y a une défaillance, un dysfonctionnement, une détresse, une dépression. Il y a la nécessité de s’occuper de la maternité d’un certain nombre de femmes : les familles monoparentales, les familles où il y a des violences conjugales…"

Pour Maurice Corcos, il faut des psychiatres et des psychologues en maternité pour dépister très tôt ce qui est en train de se jouer d’une relation qui va se nouer dans des passions, dans des lâchages aussi, dans des absences, mais aussi dans des omniprésences et des surveillances, quelque chose qui va se construire entre la mère et l’enfant et qu’il sera très difficile ensuite de déverrouiller.

"Pour les parents, il n’y a plus douloureux, de plus angoissant que de voir que son enfant ne mange pas sa nourriture et que la chair de sa chair se dérobe, devient cachectique et risque de mourir. Il n’y a rien de plus terrible que de se sentir impuissant face à ce qui advient sans qu’on puisse avoir un élément de compréhension. Il n’y a rien de plus terrible que d’insister, d’insister, d’aimer, d’aimer et que plus on insiste, plus on aime, et plus ça résiste de l’autre côté."


La solution : la distanciation

La solution, c’est qu’il y ait un tiers, un séparateur, un différenciateur, un diffracteur, un contextualisateur, pour essayer de séparer. Ce sera le psy.

La première étape de la pensée, c’est se séparer de ce qu’on croit être un absolu dans la relation amoureuse, y compris entre mère et enfant, explique Maurice Corcos. Se séparer, se distancer pour mesurer l’intensité des liens qui nous nouent, la crainte qu’on a pour les autres. L’hospitalisation permet à chacun de retrouver ses bases, pour mieux souffler, pour ne pas être aveuglé.

"Le travail avec les familles, c’est la distanciation, pour permettre la séparation, la pensée, les retrouvailles. La séparation psychique, physique est la première étape des retrouvailles, dans un contexte où les angoisses des uns et des autres ne se mélangent pas."


G comme guérison

Plutôt que de parler de guérison, Maurice Corcos préfère parler d’un accompagnement du changement, des transformations, des métamorphoses de la personne.

Il faut qu’elle traverse les douleurs de ses histoires anciennes, qui lui reviennent et qui s’incarnent dans le corps. Il faut aussi qu’elle puisse s’ouvrir à la culture.

Beaucoup de patientes anorexiques écrivent merveilleusement bien, comme Emily Dickinson ou Amélie Nothomb. Hygiène de l''Assassin est un livre exceptionnel pour comprendre l’anorexie, selon le professeur.

"Je dis qu’il y a mieux que la guérison, il y a transcender la douleur. Il n’y a pas de créativité sans douleur, il n’y a pas de créativité sans séparation d’avec un état antérieur. […] C’est à partir du chaos, pas toujours bien sûr, qu’on peut enfanter une étoile, disait Nietzsche. A partir d’un chaos maîtrisé, contenu, contrôlé, éprouvé, enduré, traversé. Se retourner et voir la douleur de face et s’apercevoir qu’elle suscitait des craintes qui étaient moins fondées que ce qu’on avait dans la tête."

C’est leur histoire et à partir de cette histoire, les patients ont à accepter la possibilité de transformer et de se créer une propre histoire, de s’approprier une histoire, de ne pas vivre dans une histoire qui ne leur appartient pas et qui s’est imposée à eux du fait de son impact traumatique.


A comme absence

Dans L’absence, Pierre Fédida déclare que l’anorexie est une faim de mère, une faim de non-recevoir. Il veut dire par là que, dans les interrelations précoces mère-enfant, pour des raisons diverses et au corps défendant de la mère, la dépression maternelle entraîne une incapacité de s’occuper de son enfant, parce que la mère est en détresse. L’interaction avec l’enfant est altérée, trop serrée ou trop éloignée, et l’enfant enregistre ces moments de discontinuité.

"Si dans les miroirs du visage de la mère, vous ne percevez pas l’amour qu’elle vous porte, si vous ne percevez pas votre image dans la façon dont le sujet qui vous aime vous perçoit, il se crée à l’intérieur de vous une absence en soi, en écho à l’absence de l’être cher qui vous manque."

Les adolescentes qui souffrent d’anorexie souffrent aussi d’une absence d’émotions. C’est vivre dans un monde où la couleur principale est la couleur blanche, écrit Maurice Corcos. C’est la couleur du deuil. La désaffectivation est une défense par anesthésie, par insensibilité, face à l’insensibilité, à la dépression maternelle. Cette alexithymie va aboutir à une impossibilité de lire les émotions des autres et ses propres émotions.

Le travail va consister à reprendre les médiations corporelles (massages, relaxation…) pour permettre que les émotions puissent à nouveau émerger du corps. La personne pourra alors avoir des pensées, des symboles, des théories, sinon le corps ne pensera jamais d’une manière suffisamment incarnée, suffisamment émotive, il restera dans un état pré-pubertaire.

Les médiations culturelles, l’art, ne viennent qu’à partir et après les médiations corporelles. C’est le corps qui pense, c’est le corps qui crée. Les patientes peuvent ainsi témoigner de ce que cette restauration du corps, par des infirmières, par des socio-esthéticiennes, a pu permettre de lever comme éprouvé. "Et là, c'est assez formidable, parce qu'on voit des choses qui s'apparentent à des désirs de féminité, à des désirs d'accéder à la maternité. "

L’art sert à réinventer son passé, surtout lorsqu’il a été maltraitant ou difficile. L’art peut se servir du vide intérieur créé par l’absence d’une relation suffisamment nourrissante, et agir contre lui pour inventer autre chose.
 

E comme énigme

La raison de l’énigme, c’est l’énigme, souligne le professeur Corcos.

"La personne souffrant d’anorexie témoigne d’un mystère, d’une énigme et c’est sa façon de vous faire approcher d’elle. Et il faut répondre à cette interrogation de cette adolescente qui a tout pour vivre, qui est plutôt dans une famille aisée, qui fait des études, qui a un bon niveau et qui se laisse mourir. C’est une énigme, c’est un mystère. Il n’y a rien de forcément exceptionnel dans ce mystère, si ce n’est le mystère en lui-même qui est : c’est ma façon à moi de vous dire : approchez-vous."

 

B comme beauté

La beauté anorexique est anatopique, explique Maurice Corcos. On montre aujourd’hui via la télé, les réseaux sociaux, les magazines, la mode… que la mythologie de la femme serait une femme quasi prépubère, adolescente, mince.

"C’est une forme de pédophilie légale qui contamine un certain nombre d’adolescentes qui veulent être à la une, qui veulent exister, d’autant plus qu’elles se sentent elles-mêmes vides et qu’elles se remplissent de cette identité sociale qui permet d’être montrée."

Maurice Corcos met en garde contre ce type d’attrait pour la jeune fille et la mort. "Je pense qu’il faut que la patiente puisse s’épanouir d’elle-même, qu’elle puisse questionner son désir à elle et pas simplement être questionnée par le désir plus ou moins complexe des hommes. Qu’elle puisse questionner son désir et qu’elle puisse aussi demander aux hommes de questionner leur propre désir avant qu’il y ait passage à l’acte."

Abécédaire de l’anorexie, de Maurice Corcos, est publié chez Odile Jacob. Ecoutez ici l’intégralité de cet entretien.

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