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Aldo Naouri : "Ce sur-amour des mères pour leurs enfants date de 60, 70 ans, quand on a mis l’enfant au sommet de la pyramide familiale"

Le pédiatre Aldo Naouri explore le lien mère-fils et raconte comment la figure maternelle qui nous accompagne aux premiers jours de notre vie nous façonne, nous construit, nous marque de son empreinte.

" Voilà la mère que j’ai eue, la mère qui a fini par tant dépendre de moi. Imprévisible, obstinée, têtue, incernable, méfiante, manipulatrice, exigeante, quelque peu sorcière, soucieuse de tout contrôler, de tout maîtriser. Je mettais ces caractéristiques sur le compte du danger qu’elle devait ressentir à être d’une autre culture, d’un autre âge, d’un tout autre monde que celui dans lequel nous vivions. Avec, comme corollaire, la crainte de ne pas pouvoir protéger ses enfants, ces enfants qui ont toujours été pour elle rien de moins qu’une partie d’elle-même. "

'Ma mère. Mon analyse et la sienne' par Aldo Naouri,
pédiatre et spécialiste des relations intrafamiliales,
est publié chez Odile Jacob

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Une histoire familiale difficile

Le père d’Aldo Naouri est décédé avant sa naissance, il était le dernier d’une fratrie de 10. Les relations avec sa mère ont marqué de leur empreinte l’entièreté de sa vie. Ces relations singulières s’expliquent par la migration que la famille a connue en 1942, lorsqu’il avait 4 ans, explique l’auteur. Ils ont été expulsés de Libye parce qu’ils étaient français et ont été envoyés dans la France la plus proche, qui était à l’époque l’Algérie. Les enfants ne parlaient pas français, parce qu’ils n’avaient en réalité aucune espèce de relation à la France. Et la langue arabe en Algérie était un autre dialecte. Ils ont été complètement perdus et déboussolés.

Aldo Naouri s’est accroché à la fratrie et surtout à sa mère, dans une relation complexe. Elle est morte en 1983 à Paris sans avoir jamais parlé le français, et comme si elle vivait toujours à Benghazi.

"Moi personnellement j’avais évolué pour devenir ce que je suis devenu, si bien qu’il s’est créé entre nous un gouffre extraordinaire. Nous avions des différences considérables au point de vue cognitif, psychique. Et la vision de la vie que nous avions était totalement différente."

Ce lien lui a paru extrêmement important pour éclairer d’une part, le traumatisme phénoménal de la migration et d’autre part, la difficulté qu’il y a à s’adapter. "Je dis personnellement que je suis français jusqu’au bout des ongles, des cheveux, etc. Je suis totalement intégré mais pas du tout assimilé. Par exemple, pendant mon analyse, j’avais des messages entiers qui étaient dans ma langue maternelle."
 

Un livre d’amour, un livre pour faire son deuil

Pour Aldo Naouri, l’écriture de ce livre est une écriture de circonstance, dans la mesure où il est survenu comme une énième tentative d’achever un deuil, le deuil pathologique de son épouse décédée il y a 9 ans. Le but n’a malheureusement pas été atteint.

Si Aldo Naouri a écrit ce livre, c’est parce que son épouse, quelques semaines avant son décès, lui avait demandé d’écrire un livre sur sa mère. Elle a pu en lire les 5 premiers chapitres, qu’elle a trouvés magnifiques.

"Mais je n’ai pas pu continuer à écrire ce livre en raison de sa mort et de ce que j’ai ressenti, à savoir que la douleur que j’ai eue à la mort de ma mère n’était rien à côté de la douleur que j’ai eue à la mort de mon épouse. Je n’ai pas pu achever ce livre et c’est une dette que j’avais en son endroit."

Le livre 'Ma mère. Mon analyse et la sienne' est surtout un livre d’amour, mais c’est aussi un livre d’aventure, avec du rire et de l’émotion, ajoute Aldo Naouri.
 

Consoler les endeuillées

La relation d’Aldo Naouri avec sa mère a indéniablement influencé son choix de vie. Sa mère avait bien dit à ses enfants qu’un bateau ne pouvait avoir qu’un pilote, et qu’elle serait le pilote. Et que jamais elle n’accepterait la contestation de sa décision. Elle distribuait le pouvoir, l’aîné ayant le pouvoir sur tous les autres, le suivant sur tous les autres sauf l’aîné, etc. Tout le monde avait donc le pouvoir sur le petit dernier, et lui, n’avait le pouvoir sur personne. C’est quelque chose qui l’a beaucoup marqué et dont il ne s’est débarrassé que fort tardivement, avoue-t-il.

Dans son livre, il raconte les séances de l’analyse qu’il a suivie et il démonte le lien qui le lie à sa mère. Il découvre que sans aucune ambiguïté, elle a voulu l’inscrire dans son ascendance.

"C’est un univers avec toutes les dimensions possibles qui font que je deviens cet individu qui est destiné à la servir, à tous les niveaux, dans toutes les circonstances. […] Je me suis aperçu, dans l’écriture de cet ouvrage, que ma vie aura été marquée par l’ambition que j’ai nourrie, depuis le plus petit âge, de consoler cette endeuillée. […] Mon épouse était une endeuillée, et j’avais pour vocation, en quelque sorte, de consoler les endeuillées. C’est en essayant de consoler les endeuillées qu’étaient ma mère et mon épouse, qu’en définitive, j’ai été submergé par le deuil et que ce deuil qui m’atteint est une chose extrêmement difficile à lever, à liquider."

 

Quand le lien mère-fils est débordant

Devenu pédiatre, Aldo Naouri a écrit de nombreux ouvrages sur les liens qui unissent les enfants et leurs parents. Malgré le titre de ce dernier ouvrage, il est évident qu’Aldo Naouri n’analyse pas sa mère.

"Ma mère était une femme à l’inconscient ouvert et accessible, alors que dans les civilisations occidentales, il y a une chape de béton entre le conscient et l’inconscient, qui fait que c’est extrêmement difficile d’avoir accès à l’inconscient."

Dans le dialecte arabe, une femme n’accouche pas, une femme 'garçonne', explique-t-il. C’est-à-dire que le lien est tel qu’en définitive, elle est vraiment femme quand elle a mis un fils au monde. Si elle donne naissance à une fille, on dit 'qu’elle apporte une fille', c’est-à-dire qu’elle apporte à la société un être capable de reproduire. Mais la reproduction la plus noble est celle qui consiste à mettre au monde un fils.

Cet ouvrage est une démonstration de ce qu’est une mère sur-aimante et des tentatives du fils pour s’en défendre.

"Ce qui m’a sauvé, c’est que justement, je n’étais pas dans le même univers culturel qu’elle, il y avait une part de moi qui lui échappait : mon érudition universitaire. Elle était accrochée à moi, comme quelqu’un qui ne sait pas nager et qui s’accroche à un bateau. J’ai fait ce que j’ai pu pour l’aider mais je ne me suis jamais laissé complètement envahir."

 

Trouver la juste distance

Les mères castratrices sont une réalité. "Ce sur-amour des mères pour leurs enfants est quelque chose qui date d’environ 60 à 70 ans, au moment où on a mis l’enfant au sommet de la pyramide familiale. On ne l’a pas aidé à grandir. Les parents ont passé leur temps à couper les ailes à leurs volatiles pour les empêcher de partir."

La juste distance peut intervenir quand une mère met en place son sentiment maternel, mais en même temps ne néglige pas son sentiment personnel féminin. Elle est partagée entre la maternité et son activité de femme. C’est là où se situe le rôle du père. Le père rappelle à la mère qu’elle est un être féminin et qu’elle a une vie féminine à vivre.

Les problèmes des enfants se résolvent dans le lit conjugal, a écrit Aldo Naouri.

"Chaque fois que quelque chose arrive à un enfant, qui est un symptôme d’importance, je m’interroge toujours sur le lit conjugal et j’interviens toujours sur ce lien-là pour essayer de faire comprendre comment le partage se fait. Un homme père n’est pas concerné par l’enfant autant que la mère est concernée par l’enfant. Pour un homme, sa femme vient avant les enfants. Pour une femme, les enfants viennent avant son homme."

Et c’est cela qu’il faut éventuellement essayer de tempérer, c’est-à-dire faire en sorte qu’il y ait 51% pour les enfants et 49% pour les pères. Alors que précisément, on assiste le plus souvent à 80% pour les enfants et 20%, si tant est qu’on les investisse à ce niveau-là, pour le père, déplore Aldo Naouri.

 

 

L’entretien intégral avec Aldo Naouri est à écouter ici

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