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Agriculture : "On n'est plus dans un modèle qui fonctionne, donc on doit revenir en arrière"

L’agriculture est souvent en première ligne de tir lorsque l’on parle environnement, alimentation et pollution. Pourtant, elle n’est pas un monde figé qui occulte les problèmes sociétaux d’aujourd’hui, bien au contraire. Les choses changent et particulièrement chez nous, en Wallonie.

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L’une des caractéristiques essentielles de l’élevage en Wallonie est qu’il est lié au sol, explique Eric Froidmont, coordinateur de l’Unité Nutrition animale et Durabilité du Centre de Recherche agronomique de Wallonie (CRAw). 48% de la surface agricole utile est recouverte de prairies, ce qui présente de nombreux avantages écologiques : stock de carbone, énorme biodiversité et fertilité, qualité de l’eau, de l’érosion…

"Nous, humains, nous ne savons pas valoriser ces prairies, et c’est grâce aux ruminants, capables d’en digérer les fibres et finalement d’en produire du lait et de la viande, qu’il est possible d’en tirer quelque chose. C’est important en termes de souveraineté alimentaire également."


Vers plus d’autonomie

La FUGEA, syndicat de l’agriculture durable, encourage une transition du modèle agricole, pour des raisons environnementales, sociales, mais aussi économiques puisque le système d’agriculture intensive est défaillant, que la rentabilité n’y est pas, explique Hugues Falys, agriculteur et porte-parole du syndicat.

La FUGEA prône l’autonomie des fermes : une autonomie décisionnelle, pour être maître chez soi, maître des productions, de la commercialisation. Et une autonomie au niveau de l’achat des intrants : favoriser au maximum ce que la nature peut nous offrir et diminuer ainsi les achats d’intrants, comme la chimie, les engrais, les ogm,… Elle veut être une assistance aux agriculteurs qui en ont bien besoin.

"C’est un retour aux principes de base de l’agronomie, qui existaient avant qu’arrive la chimie. L’agroécologie, dont on parle beaucoup maintenant, qui va vers le bio sans s’interdire pour autant le recours à la chimie, est peut-être le bon compromis pour notre société qui doit quand même nourrir quelques milliards d’humains."

La FUGEA porte ce message de la transition et des défis environnementaux et sociétaux, à travers des formations, des informations, qui encouragent les jeunes à se former sur cette voie. Elle dispense des cours indispensables pour obtenir l’accès aux aides.
 

Les obstacles au changement

Le premier obstacle, c’est la législation européenne. "La politique agricole commune, mise en place après la guerre, a toujours été un outil qui avait d’autres desseins que de sauver l’agriculture. On le voit encore aujourd’hui, avec les accords d’échanges internationaux Mercosur, Ceta,… La politique agricole commune n’est pas favorable aux agriculteurs ni aux consommateurs." La FUGEA a été l’un des premiers syndicats à s’élever contre le Mercosur, rappelle Hugues Falys, qui espère que le Green Deal, la future politique agricole commune, sera plus intéressant.
Ensuite viennent les freins psychologiques : l’agriculteur, comme le reste de la population, n’est pas toujours enclin au changement. Pourtant, l’agriculture a déjà engagé sa transition, bien plus qu’une grande partie de la société, souvent pour des raisons économiques, mais avec aussi un impact environnemental positif.

Ou encore les freins financiers : les agriculteurs ont souvent de multiples emprunts. Ils ont été poussés à s’agrandir pour améliorer leurs revenus ou la situation économique de la ferme. Ils sont parfois pieds et poings liés par certains contrats avec des industriels.

Mais on remarque une lame de fond dans l’agriculture de la part de personnes qui veulent absolument faire changer les pratiques, pour l’environnement et pour leur bien-être.


Le public mal informé

Toutes les attaques, presque quotidiennes, sur la viande, se focalisent sur la vache, alors que la vache est, en production de viande, l’animal qui pose le moins de problèmes et qui est même plutôt une solution, si l’on considère le stockage du carbone dans les prairies.

La grosse majorité de l’alimentation des bêtes est essentiellement de l’herbe, du fourrage, autoproduit sur le site. Le soja ne représente qu’une toute petite part de leur nourriture. 2% du soja qui arrive en Belgique sont utilisés pour la production de viande bovine ; un petit 20% en production laitière et le reste pour la production porcine et la volaille, surtout situées au nord du pays. Le ruminant valorise très bien la prairie, avec une alimentation de qualité qui respecte l’environnement en Wallonie.

Moi, j’ose dire que l’humanité ne pourra pas s’affranchir de la production de lait et de viande des ruminants, parce que c’est l’un des seuls moyens de valoriser une très grande partie des surfaces agricoles de la planète Terre, pas seulement de la Wallonie.

Alain Schonbrodt, de l’Union Professionnelle des Vétérinaires, le confirme : l’agriculture et l’élevage souffrent d’amalgames. L’élevage bovin en Wallonie est certainement celui qui est le plus attaché au sol. Les bêtes sont dans les champs, contrairement à l’Argentine, l’Uruguay ou les Etats-Unis qui travaillent sur feed-lots. Si on mange de la viande argentine, on favorise un type d’agriculture décriée par ailleurs en Belgique.

On subit également un amalgame par rapport aux chiffres qui avaient été donnés par la FAO en 2006, sur la consommation d’eau et l’émission de carbone, qui annonçaient par exemple 15000 litres d’eau par kilo de steak. La FAO est entretemps revenue partiellement sur ces chiffres aberrants.

3.9% c’est la moyenne mondiale d’émission de carbone par les élevages bovins. Cette moyenne doit être nuancée, une région du monde n’est pas l’autre, les pratiques sont différentes. En Wallonie, on voit qu’en réalité le bilan est négatif, car nos prairies sont des puits de carbone. Nos vaches retiennent ce carbone et le transforment en produits nobles comme le lait, le beurre, la viande.

>> Plus d’infos sur la remise en cause de la méthodologie des calculs
sur le site de la CELAGRI, le CRAWallonie, la FUGEA <<


Équilibre et décroissance

Parfois, il ne faut pas avoir peur de réenvisager l’équilibre de son exploitation : un nombre d’animaux suffisant mais pas excédentaire par rapport à la surface agricole par exemple. Il y a des équilibres à réfléchir, c’est assez technique, observe Eric Froidmont.

On peut envisager d’autres pistes : la sélection génétique a évolué vers des animaux très producteurs en viande et en lait. Ne faudrait-il pas aller vers des animaux plus robustes, moins sensibles aux maladies, plus résistants aux canicules ? Et aller vers des pratiques agroécologiques, privilégier la diversité végétale et animale, remettre la nature au centre du processus ?

"On n’est plus dans un modèle qui fonctionne, donc on doit revenir en arrière. Je rejoins tout à fait les propos sur la désintensification et peut-être même la décroissance. Je l’ai appliquée sur mon exploitation et on se rend compte que cette décroissance permet de retrouver du revenu. Parce que la part des intrants achetés a pris tellement d’importance par rapport au chiffre d’affaires de l’agriculture qu’il faut certainement faire un retour en arrière", affirme Hugues Falys.

 

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